Au fil de l'eau

"Avant, j'avais des principes. Maintenant, j'ai des enfants."

10 mars 2008

Lâcher prise

Peut être qu’un jour je vais devenir consultante pour parents éplorés éduquant une ado très très ado.

Je déconne ! (oups ! pardon ! un gros mot !)

… quoi que … pas toujours !

Boudeuse et ce que je vais dire, je vais le dire très sérieusement, Boudeuse m’offre le grand, l’immense bonheur d’être une ado, une vraie, avec ses problèmes d’ados, et putain (oups ! pardon, un gros mot) moi je vous le dit, ça fait un bien fou de voir grandir son enfant avec des problèmes NORMAUX !

C’est ce que je me dis à chaque fois que je suis confrontée à un truc qui me titille chez ma fille « réjouis toi au lieu de te plaindre banane, ta fille est normale ! pense à ceux qui vivent avec la peur au ventre parce que leur enfant porte vraiment toute la peine de monde sur ses fragiles épaules ».

Nous avons eu d’autres soucis avec Boudeuse, mais ils sont aujourd’hui bien au chaud dans leur case mauvais souvenir. Parce que ça doit rester à ce stade, mauvais souvenir pour ne pas donner plus de force au malheur, pour se  permettre d’avancer et de sourire à la vie.

J’ai vécu la période boudeuse avec Boudeuse. Et ça ne m’a même pas inquiétée et d’une parce que j’ai été ado moi même et de deux parce que ça allait avec le paramètre d’adolescence normale et que bordel (oups ! pardon, un gros mot !) ça fait super de bien la normalité. Donc boudeuse, c’est un joli mot que j’emploie parce que j’aimais beaucoup écouter ma marraine me chanter la boudeuse avec son accent du sud, mais surtout parce que ça m’évite d’être un peu plus crue vu qu’en fait, Boudeuse ne boudait pas vraiment : elle tirait la gueule (c’est pas un gros mot gueule, c’est dans le dico).

Dans la rue, sa démarche peu assurée voute son si joli petit corps menu. Trainant le pas, la tête entrée dans les épaules, elle marche comme une âme en peine. Lui manque plus que la croix de Jésus à porter sur ses frêles épaules et l’image du martyre est parfaitement représentée.

Plutôt que rire de cette situation, je m’en suis imprégnée pour l’avoir vécu moi même au même âge. Et j’ai très vite pu remarquer que si elle trainait la jambe dans la rue avec moi genre je m’emmerde (oups ! pardon ! un gros mot !) ma mère m’accompagne au bagne, mais qu’est ce que je fous là ? au secours délivrez moi maman me martyrise … son pas était beaucoup plus alerte en compagnie de ses amies. Saloperies (oups ! pardon ! un gros mot !) de copines, je vous hais parfois !

Je ne compte plus les boutiques que nous avons écumées elle et moi à sa demande, pour lui trouver LE pull qui allait bien avec LES boucles d’oreilles. J’ai presque oublié le regard peiné des vendeuses devant son air abattu à Boudeuse « il te plait le pull ? » « ouin ouin » (murmuré le ouin ouin, à peine audible) « tu es certaine qu’il te plait ? (puis se tournant vers moi) il lui plait le pull ? » « oh oui, elle est ravie là ! vous ne voyez pas ? si si, moi je vois l’explosion de joie dans sa pupille droite. »

S’il est dit que seule la maman comprend son tout jeune enfant quand il dit wawa s’il à soif et bien moi je peux ajouter que seule la maman de son ado peut reconnaître la moue triste de la moue joyeuse qu’il- n’est-pas-question-que-l’ado-montre-parce-que-l’ado-est-avec-sa-maman-là-et-qu’en-présence-de-sa-maman-l’ado-doit-être-un-océan-de-silence-ne-laissant-paraître-aucune-sensation.

Enfin bref. Nous avons régulièrement à subir l’air renfrogné de notre fille, le lever du pied gauche encore perceptible à la fin de la journée, les phrases trainantes énoncées sans la moindre émotion lorsqu’elle s’adresse à nous, les claquements de portes et les isolements de plus en plus fréquents, mais dès que son téléphone sonne et que l’une de ses amies est au bout du fil, le ton change radicalement. Rires cristallins et voix enjouée traversent la porte de sa cabine .. ouf ça va ! elle va bien, il n’y a qu’avec nous qu’elle porte ce masque donc elle va bien.

Je me suis toujours souciée de la scolarité de ma fille parce qu’elle n’est absolument pas adaptée au système scolaire. J’aurais tout aussi bien pu dire que le système scolaire n’est pas adapté à elle, mais dans un sens ou dans l’autre, ça me fait une belle jambe (et c’est pas du luxe) que de me dire ça, puisque ça ne change rien à la donne. Tant que j’avais un tant soit peu de « pouvoir » sur Boudeuse, elle a bossé dans les larmes souvent, mais elle a bossé et ses résultats restaient plus que convenables même si je les savais fragiles et uniquement liés à toute sa souffrance dès que le mot « devoirs » était prononcé.

Depuis deux ans, c’est la catastrophe. Et il m’a fallu deux ans pour admettre accepter reconnaître (tout ce que vous voulez) que je n’avais plus aucune prise sur ma fille et que quoi que je fasse, le résultat était le même. J’ai tenté l’acharnement et le bâton. J’ai tenté la douceur et la carotte. La carotte et le bâton, la communication, la non communication, les cris, l’ignorance, le laisser faire et l’intérêt … rien. Rien de rien, les résultats sont là identiques malgré son redoublement, catastrophiques.

Ces deux années la même angoisse me serrait la poitrine « mais qu’est ce que tu vas faire ? » entendez par là « mais qu’est ce que je peux faire pour te sortir de là ? »

L’an dernier, ma fille m’a dit que ce qui l’empêchait d’avancer, c’était le tableau noir de son avenir que je lui peignais dès que nous abordions sa scolarité « tu vas te retrouver dans une voie de garage, tu vas perdre tes amies, tu ne vas pas pouvoir faire le métier que tu veux, tu gâches toutes tes chances et tu vas le regretter … »

Ca m’a rappelé les cours de marketing que j’ai suivi un temps : au téléphone, pour vendre un produit, éviter la négation. Ne pas dire « vous ne voulez pas tester notre nouveau produit ? » parce que cette question ouvre la porte au non définitif. Mais dire plutôt « je vous propose de tester gratuitement notre produit pendant un mois » parce que ça ouvre de nouveaux horizons (même si bien souvent, le non restait d’actualité).

Moi je vous dis, on nous forme à des tas de métiers dans la vie, mais il faudrait aussi nous former au rôle de parents, ne serait ce qu’en matière de communication, nous éviterions bien des larmes.

Ma fille devrait faire psy plus tard, je la trouve ultra douée en la matière.

Enfin re-bref, mon discours négatif la bloquait. Elle m’a assuré que si je lui présentais les choses autrement, elle se sentirait plus motivée. « si tu travailles, tu pourras suivre les études que tu veux, si tu passes en seconde, tu resteras avec tes amies etc … » Le message est le même, il est juste exprimé autrement. Je me suis dis pourquoi pas ?

Moi je crois aux miracles, parce que le fait d’y croire rend ma vie plus douce. Et bien il n’y a pas eu de miracles. Mon discours a changé mais les résultats sont les mêmes, toujours aussi catastrophiques.

L’angoisse, mon angoisse de maman est donc revenue à la charge, et notre relation s’est assombrie. Je lui en ai voulu parce que je me suis sentie trahie dans la confiance que j’avais mis en elle. Mais en fait, soyons honnête, je me voilais la face. Je n’ai pas changé mon discours, parce que j’aime bien l’idée de ma fille, j’aime à ce que cette pensée soit sortie de la tête d’une ado de 14 ans et je trouve simplement qu’elle a raison et que son raisonnement est le bon. Même si ça ne change rien.

Son avenir est de nouveau devenu sujet à conflits, et j’ai beau tourner virer chercher au cours de mes longues nuits d’insomnies, je ne vois aucune solution. Elle ne travaille pas, elle ne veut rien faire plus tard.

Où est le message dans tout ça ?

J’ai lâché prise. Sans abandonner mon rôle de maman, j’ai non pas baissé les bras, mais j’ai accepté la situation. J’ai accepté mon impuissance à changer les choses. J’ai accepté que je ne pouvais pas travailler pour elle, je pense avoir tout tenté et rien n’a fonctionné, le déclic doit venir d’elle et s’il ne vient pas nous devrons nous adapter. Je ne sais pas comment dire les choses sans laisser sous entendre que j’abandonne ma fille à son statut de cancre intelligent.

Malgré ses piètres résultats, Boudeuse se convainc qu’elle mettra tout en œuvre pour passer en seconde. Je ne ris plus devant tant de naïveté, je reçois son discours comme une réelle volonté d’y aboutir, même si elle joint rarement le geste à la parole. Je lui répond simplement que si elle se bat pour son passage en seconde, je me battrais pour qu’elle l’obtienne de mon côté.

Et j’ajoute que sinon, il lui reste d’autres chemins à suivre même si aucun désir de métier ne se profile à l’horizon et que nous allons dès aujourd’hui nous renseigner.

J’avoue que cette nouvelle démarche m’effraie terriblement. Moi qui déteste avoir à chercher, téléphoner et changer mes habitudes, il va pourtant falloir que j’y songe sérieusement. Parce que si nous parlons de l’avenir de nos enfants, ce sont quand même les parents qui font les démarches administratives.

Depuis que Boudeuse a senti ce lâcher prise, notre relation est au beau fixe. La tension a disparu entre nous. Nous avons retrouvé notre complicité qui n’était pas vraiment partie, elle s’était juste endormie le temps que je me ressaisisse. Je ne suis plus en colère.

Quoi que décide ou fasse ma fille, je serais là et je ne jugerais pas. Elle n’est pas moi, elle n’a pas à combler mes manques et apaiser mes angoisses, elle doit construire sa vie qui n’est pas la mienne. Et moi je suis le tuteur qui l’empêche de se tortiller et de se perdre. Juste le tuteur qui soutient, pas celui qui décide pour elle.

Ben je vais vous dire, c’est super difficile à accepter. Et je me fais parfois violence. Moi qui aime tant tout maitriser, je m’aperçois que je dois apprendre à accepter que certaines choses m’échappent et se font (doivent se faire) sans moi.

Même si en voyant son visage rayonnant, je me dis que j’ai raison. Parce que depuis qu’elle se sent moins étouffée, Boudeuse a de nouvelles envies, et se fixe même plusieurs objectifs. Et plutôt que de lui dire « ce n’est pas avec tes bulletins que tu pourrais faire ceci ou cela » je lui dis que ses idées me plaisent bien surtout quand je la vois sourire en m’en parlant et je lui dis qu’elle trouvera le chemin qui lui permettra d’arriver à ce qu’elle veut, quel qu’il soit.

En lâchant prise, j’ai ouvert les portes de notre communication et si je n’assure pas son avenir en le faisant, au moins ai-je réussi avec elle à rendre notre quotidien à nouveau très doux et à la laisser marcher sur son chemin, même si pour cela elle ne marchera pas sur celui que je voulais lui tracer.

Posté par Kaliuccia à 12:32 - Nous - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

La plus belle des petites filles

J’ai presque deux ans, et je suis la plus jolie petite fille du monde. Ce doit être vrai, parce que maman me le dit chaque matin en me levant, chaque soir en me couchant. Et ce que je vois dans ses yeux, à maman, quand elle le dit, ce n’est rien que de l’amour alors je la crois.

Papa n’est pas d’accord. Il dit qu’elle va me rendre prétentieuse et moi je ne sais même pas ce que ça veut dire. Mais il est juste en colère après maman. Moi, je sais qu’il m’aime. Il n’a pas besoin de me le dire, il m’aime je le sais.

Elle a toujours le sourire maman. Dès qu’elle me voit, son visage s’adoucit en un immense sourire. Elle a toujours fait attention à ne pas m’effrayer maman quand j’étais un tout petit bébé. Elle n’approchait jamais brutalement son visage du mien. Elle venait se cacher dans mon cou parce que ça sent bon là, c’est elle qui le dit et moi j’adorais ça alors je poussais des petits cris de souris et je laissais tout mon corps gigoter de plaisir. Je sentais d’abord son odeur, et son parfum fleuri à maman, et j’attendais la pluie de bisous tout doux. Aussi frais qu’une pluie d’été.

Elle reste longtemps avec moi quand elle rentre du travail. Pourtant, je vois bien qu’il est tard, il fait déjà nuit dehors. Et je vois bien qu’elle est fatiguée. De grosses taches sombres se creusent sous ses yeux bleus et j’ai peur que ça lui fasse mal. Alors je pose mes doigts dessus tous les soirs, pour la guérir. Je voudrais bien que mes caresses aient le même pouvoir que ses bisous magiques quand je tombe et que je me fais mal. Mais on dirait que ça ne marche pas. Tous les soirs, les taches sombres sont là parfois un peu plus que d’autres. J’ai peur que maman tombe malade à cause de ces grosses taches mais je ne veux pas qu’elle le sache. Parce que si elle le savait, elle pourrait vraiment tomber malade. Alors je lui souris moi aussi, je lui tends les bras, et je fais comme si je ne voyais pas les larmes qui coulent sur ses joues. Parce que si maman sait que je les vois, elle les cache vite et elle parle vite, trop vite pour que je comprenne tout et je sens son cœur qui bat un peu plus fort et ça me fait peur. Alors je fais comme si je ne voyais rien, comme ça maman laisse couler ses larmes qui viennent mouiller mon cou.

Le soir, je n’ai pas envie de m’endormir. C’est qu’elle m’a manquée maman, toute la journée. Alors je retarde un peu plus l’heure de m’endormir pour l’obliger à rester avec moi. Elle me lit des histoires, me chante des chansons que je fredonne avec elle, me lit encore des histoires, va me chercher un peu d’eau, me chante une nouvelle chanson …. Et quand maman croit que je dors, elle s’en va tout doucement. Mais quand je la vois poser sa main sur la poignée, je me redresse sur mon lit et je l’appelle « maman ! ».

Quand il y a du monde chez nous, ça énerve maman que je fasse ça. Je le vois bien. Elle ne dit rien, mais elle parle plus vite et un peu plus fort. Elle oublie plein de mots sur mes histoires et moi je lui dis non ! Pour qu’elle recommence et qu’elle me dise les vrais mots. Je pense beaucoup dans ma tête, bien mieux que je ne parle. Je voudrais dire plein de choses à maman mais il se passe quelque chose dans mon cerveau qui bloque tous les mots. Alors je pleure quand je ne suis pas contente et comme je ne pleure pas souvent, le visage de maman se fronce. Il y a ce petit trait qui barre tout son front et là je sais qu’elle est triste maman, et qu’elle ne partira pas tout de suite.

Je n’aime pas quand il y a des gens chez nous, ils me volent ma maman, ils raccourcissent les histoires du soir, et maman n’est plus vraiment avec moi je vois bien qu’elle écoute ce qui se passe derrière la porte. Je n’aime pas les gens et je leur fais savoir. Personne ne peut me prendre dans ses bras. Le premier qui s’y risque, je lui fait ma sérénade favorite. Je pousse les cris les plus aigues du monde, et je fais couler de grosses larmes rondes sur mes joues en tendant les bras vers maman. Il y a cette barre sur son front et je sais que j’ai gagné, elle va me reprendre contre elle et je vais sentir son parfum fleuri et je vais sentir ses longs cheveux me chatouiller le nez et je vais pouvoir assassiner du regard celui qui a osé me prendre dans ses bras.

J’entends bien maman qui dit aux autres que je suis sauvage, j’entends bien qu’elle dit ça avec un ton d’excuse au fond de la gorge, et je sens son cœur qui bat très vite à travers les vêtements, comme quand je vois qu’elle pleure et des fois, ça me fait peur. Mais je veux rester sauvage, comme ça ils partiront plus vite et maman sera toute à moi jusqu’à ce que je m’endorme.

Papa et maman disent que je suis une petite fille équilibrée, parce que je ne pleure presque jamais et que je chantonne toute la journée. Papa dit que je suis équilibrée, et que ce sont les deux premières années de la vie d’un enfant les plus importantes. Les parents doivent lui offrir une vie calme et plein d’amour parce que toute sa vie d’adulte dépend de ses deux premières années de vie. Et bientôt, je vais avoir deux ans. Donc papa dit que je vais être une adulte épanouie. Pour leur plaire toujours un peu plus, je fais énormément de progrès tous les jours. Je parle, je parle beaucoup et très bien « pour une petite fille de son âge ». Ca aussi je crois que c’est vrai, parce que papa et maman le disent tout le temps, mais les gens qui viennent nous voir le disent aussi. Ce n’est pas pour ça que je vais les aimer plus.

Mais maman raconte aussi que j’ai marché tard alors qu’elle avait tout fait pour m’aider parce qu’elle voyait bien que j’en avais envie et que je pouvais le faire. Papa dit qu’elle est ridicule, et qu’elle ferait mieux de me foutre la paix. Et que c’est à cause d’elle si j’ai marché si tard, puisque je passe mon temps dans ses bras.

Elle ne comprend pas toujours tout ce que je fais maman. Moi je voulais rester le plus possible dans ses bras parce que je pouvais sentir son parfum fleuri et laisser ses cheveux me chatouiller le nez et que c’était bien plus drôle que de me casser la figure à chaque pas.

Maman aime bien raconter que je n’ai voulu marcher que lorsque j’étais certaine de ne plus jamais tomber. Elle a peut être raison. Mais je voulais surtout rester dans ses bras. Et puis un jour, j’ai attendu que nous soyons seules toutes les deux. Elle était assise sur le divan et elle me souriait. Mais moi, je voyais bien que c’était un faux sourire. Un sourire qui cachait la tristesse dans son cœur. C’était le jour, mais elle avait déjà ses grosses tâches sombres sous les yeux et ça, je savais que ce n’était pas normal. Alors je suis allée me cacher dans ma chambre à quatre pattes et j’en suis ressortie en marchant. Maman me laissait mes chaussures à la maison, pour le jour où je voudrais bien marcher.

Mes pieds faisaient tac tac à chaque pas, j’ai trouvé que c’était amusant. Mais maman n’a pas compris tout de suite que je revenais vers elle et en marchant. Elle était toujours assise mais elle tenait sa tête entre ses mains, comme si elle avait peur qu’elle tombe. Parfois je me dis que ce doit être lourd ce qu’il y a dans la tête des grands pour qu’ils la portent comme ça, entre leurs mains.

Mais mon tac tac a du sortir maman de ses rêves, elle a levé les yeux sur moi et elle s’est levée si brutalement, elle a poussé un tel cri que j’ai eu peur et j’en suis tombée sur les fesses. Je crois que j’aurais eu très mal s’il n’y avait pas eu la couche pour amortir le choc.

C’est pour ça que j’ai décidé d’attendre encore plus longtemps avant de ne plus avoir besoin de couche.

Quand papa est rentré de sa promenade ce soir là, maman a voulu que j’aille le voir sur mes deux jambes. Elle sautait sur place comme si c’était le plus beau jour de sa vie. Pourtant, elle me dit tout le temps que c’est le jour de ma naissance, le plus beau de sa vie. Elle m’énervait un peu à faire l’enfant plus petit que moi comme ça. Mais quand papa m’a vue marcher vers lui, il s’est baissé à ma hauteur et il m’a tendu les bras pour que je vienne m’y réfugier.

Et j’ai trouvé ça bien. Ils étaient heureux ce soir là mes parents. Et j’aimais bien les soirs comme ça parce que je les voyais se serrer l’un contre l’autre, je les voyais s’aimer. Enfin je croyais. J’aimais bien les soirs comme ça parce qu’ils ne criaient pas et je n’entendais pas maman pleurer. Ils venaient me coucher ensemble tous les deux, et j’avais l’impression que les tâches sombres sous les yeux de maman disparaissaient. Mais ça ne durait jamais longtemps ces moments là.

Aujourd’hui, j’ai presque deux ans et je suis la plus jolie petite fille du monde c’est maman qui me le dit et maman ne me ment jamais. Mais je suis aussi malheureuse, très malheureuse. Et je sais que maman le sait, parce que ses tâches sombres sont tous les jours un peu plus grosses et mes doigts n’arrivent pas à la guérir. Papa et maman n’attendent plus que je sois couchée pour se disputer. Ils crient tout le temps, tous les deux. Ils crient si fort que je dois me boucher les oreilles avec mes mains pour ne plus les entendre. Ils crient si fort qu’ils me font peur et je pleure de plus en plus fort. Jusqu’à ce que maman ne crie plus et se baisse pour me prendre dans ses bras et m’emmène dans ma chambre, au calme. Et j’entends papa qui lui dit « et voilà ! en plus tu fais pleurer ta fille ! »

Mais ce n’est pas maman qui me fait pleurer, ce sont leurs cris. Je voudrais tellement réussir à leur dire ça mais mon cerveau bloque toujours les mots dans ma gorge. Alors je pleure plus fort encore parce que ça me met drôlement en colère de ne pas réussir à leur dire que je ne veux plus qu’ils crient tous les deux.

Et j’entend papa encore qui dit à maman qu’elle peut être fière d’elle à être incapable de se contenir devant sa fille. Quand papa est en colère comme ça, je ne suis plus que la fille de maman. Et je sens maman qui serre les dents pour ne pas répondre. Je vois bien qu’elle fait tout pour rester calme parce que c’est seulement si elle se calme que je vais arrêter de pleurer.

Alors pour aider maman, je colle mes deux mains sur ses oreilles pour qu’elle n’entende plus ce qui l’énerve. Et maman elle met sa tête dans mon cou, là où elle dit que sa sent si bon. Et je sens ses larmes mouiller mon cou mais je ne dis rien pour que maman ne s’en aille pas. Et je m’endors comme ça, dans les bras de maman, avec son parfum fleuri et le chatouillis de ses cheveux.

Il fait nuit depuis longtemps, et je dors dans mon lit depuis longtemps. Je ne sens plus le parfum de maman, et des bruits me réveillent. J’ouvre les yeux, et je vois la lumière sous la porte de ma chambre. Et je les entends tous les deux, ils crient. Toutes les nuits, ils crient de plus en plus fort et ça me fait peur.

Posté par Kaliuccia à 00:35 - Ecrire - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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