Au fil de l'eau

"Avant, j'avais des principes. Maintenant, j'ai des enfants."

13 mars 2008

L'impasse

J’ai eu un coup de fil du collège ce matin. Sur le coup, j’ai pensé qu’ils m’appelaient pour l’absence de Boudeuse et je m’apprêtais à leur rire au nez parce que Boudeuse, elle est en stage entreprise pour trois jours …

Mais non, je n’ai même pas eu ce plaisir parce qu’ils savent ce qu’ils font EUX ! alors que moi je me pose parfois beaucoup de questions …

M’enfin bon. Le coup de fil, c’était pour me dire que Boudeuse n’avait toujours pas rendu sa demande d’orientation pour l’après troisième. Et pour cause que j’ai répondu. C’est moi qui l’ai, nous sommes en désaccord pour la réponse.

Oui parce que croyez pas, le fait que je lâche prise avec ma fille ne veut pas dire que je fais n’importe quoi non plus.

Le désaccord est simple. Boudeuse, qui plane toujours autant, m’a demandé de cocher la case « passage en seconde générale ». Je m’apprêtais à ne pas le faire quand une question m’a semblée évidente.

-          Moi je veux bien (menteuse !) mais est ce que tu as travaillé ce trimestre pour obtenir ce passage en seconde ?

-          Ben non.

-          Ah.

-          Mais je vais me ressaisir.

Inspiration, expiration.

Surtout ne pas lui dire que c’est un peu tard  pour se ressaisir, que ce n’est pas au troisième trimestre de deux années de troisième qu’il faut songer à se ressaisir, mais peut être un peu avant (vu que là, ce serait stérile).

-          Oui mais ça tes profs ne le savent pas que tu vas te ressaisir donc d’après le niveau que tu as, ça va pas le faire si je coche le passage en seconde générale.

Que je vous explique. J’assiste aux conseils de classe. Et l’an dernier, j’ai coché la case demandée par Boudeuse et j’ai été la victime de la raillerie des profs. Qui n’avaient pas vraiment percuté que j’étais la maman de Boudeuse … qui l’ont percuté un peu tard.

Alors vous allez me dire qu’ils n’ont pas à faire ça, se moquer (parce qu’ils l’ont fait) qu’on ne peut pas demander à tous les gosses de 14 ans ou même 15 ans de savoir ce qu’ils veulent faire plus tard, qu’on ne peut pas leur demander si jeune de faire un choix … je suis entièrement d’accord. D’autant que je le vis à 100%. Mais c’est comme ça. Et je peux râler comme je veux contre un système qui  ne nous convient pas, c’est comme ça. Et donc, je fais avec ce c’est comme ça.

Donc je sais que si je coche la case pour la seconde générale, ils vont exploser de rire, et ils vont le faire devant les deux élèves délégués qui vont s’empresser de rapporter ça après … non merci bien, évitons les conneries.

Le problème, c’est que si la seconde générale peut convenir à un élève qui ne sait pas encore quoi faire et qui bosse bien, elle est fermée à un élève qui ne sait pas quoi faire et qui ne bosse pas.

Bien.

Reste les CAP ou BEP. Ok. Le hic pour Boudeuse, c’est qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut faire. Mais alors pas du tout. Aucun CAP ou BEP ne l’attire. Et je m’attends à ce que les profs me disent de choisir pour elle mais … ça la mettra encore plus en échec. D’autant qu’avec son niveau, elle sera collée dans un CAP ou BEP dit poubelle. Et ça désolée, pas question. Ma fille n’est pas un déchet dont on se débarrasse parce qu’il perturbe les statistiques merde ! (oups ! faut que je garde mon calme).

Je suis donc dans une impasse, je ne peux pas remplir ce putain (oups pardon ! un gros mot !) de document. C’est ce que j’ai expliqué au CPE qu’est bien content que je me confie à lui comme ça mais qui ne peut pas grand chose pour moi. Sinon réitérer sa demande « il nous faut le document ». Ben oui mais je vais le rendre vierge moi. Ben non, il faut donner des réponses. Ben oui mais je n’ai pas de réponses moi. Ben oui mais …. Ben oui mais non. Je suis dans une impasse.

Le sympathique CPE m’a conseillé de le faxer demain en mettant mes observations. Je sens que si le prof les lit en conseil de classe en s’esclaffant, je sens que je risque de perdre mon calme.

Toutes ces années à me taire, ça commence à me monter à la gorge. Et il faut que je me contienne, ma colère n’apportera rien et je serais toujours dans une impasse. Je dis je parce que en tant que parent, je dois signer les documents. Boudeuse, je ne sais pas où elle est, je ne connais pas le nom de sa planète.

D’habitude en creusant, nous finissons par trouver des solutions. Mais là non, aucune. Non parce que faut savoir que maintenant, c’est au second trimestre qu’on prend les décisions importantes. Le troisième, je ne sais pas trop à quoi il sert vu que de toute façon, les cours s’arrêtent en mai … Et moi, j’avoue que j’ai un peu joué l’autruche tout ce temps tellement j’étais prise par mes propres études … c’est peut être ce qui me perturbe le plus.

J’ai voulu avoir un rendez vous avec le prof principal de Boudeuse, depuis un mois. Sauf qu’il est absent depuis un mois. (Et pas toujours remplacé). Les rendez-vous étaient pris et annulés. J’ai rencontré le conseiller d’orientation avec Boudeuse … le pauvre, il m’a fait pitié. Mais faut qu’il change de métier hein ! Je voulais rencontrer le principal mais le brave homme a été absent le premier trimestre et c’était moi qui étais ailleurs le second …

Alors voilà, je suis au bout de l’impasse et je n’ai même pas le moyen de faire demi tour.

Et je ne sais même pas si ça me fait du bien de le dire …

Posté par Kaliuccia à 18:20 - Coup de gueule - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

La plus belle des petites filles - 2

Les grands, ils pensent souvent que nous ne comprenons rien parce que nous sommes trop petits pour ça. Les grands se trompent, il faudrait qu’un jour un bébé arrivent à leur dire ça. Au début, je n’étais qu’une petite graine sans pensée sans sensation, j’étais une toute petite graine qui flottait dans un silence absolu. Et puis un jour, j’ai reçu comme une décharge.

J’étais encore minuscule mais j’ai compris que maman venait d’apprendre mon existence. Et des milliers de sensations ont envahi mon silence absolu. C’était l’amour déjà, je sentais la voix de maman qui me disait combien elle m’aimait et que nous avions neuf mois pour faire connaissance.

Le temps, je ne sais pas encore ce que c’est mais j’aime beaucoup cette sensation et toutes ces vibrations autour de moi, alors je me dis que ce doit être bien, neuf mois pour faire connaissance. Et je prend mon temps. L’amour, ça a donné plein de couleurs à mon monde de silence. Des couleurs douces et acidulées qui me caressent et me bercent et c’est très agréable.

Mais parfois, la caresse se fait un peu trop forte et elle me fait mal. Les couleurs deviennent violentes et je me sens mal. Ca, c’est quand maman se dispute avec papa qui ne me veut pas. Ca me fait déjà mal à la petite graine que je suis, de sentir que mon papa ne veut pas de moi sans même avoir cherché à me connaître. Je sens bien que papa n’est pas le seul à refuser mon existence, parce que je sens la douleur de maman. Elle vient m’empoigner et le noir revient m’envelopper où sont passées mes couleurs acidulées ?

Mais maman, elle est drôlement forte. On dirait qu’elle sent tout ce que je ressens alors elle m’envoie toutes ces bonnes vibrations et fait revenir les couleurs qui m’apaisent tant. Pourtant, le mal est fait. Je me sens de trop et je sens que ça fait mal à celle qui m’a reçue en elle. Alors je veux déjà sortir. J’essaie de le dire à maman, mais maman ne veut rien entendre.

Pendant les neufs mois où nous devions faire connaissance, je vais faire mal à maman, pour qu’elle me laisse partir. Mais maman est plus forte que moi. Au fil du temps, je grandis et ressens de plus en plus de choses. Au fil du temps, maman garde toujours une main sur son ventre, je sens sa caresse et je m’apaise. Papa semble content de ma présence maintenant. Il me parle souvent d’une voix douce qui me rassure. Mon premier souvenir, c’est l’amour de maman, mais je n’ai jamais pu oublier le rejet des autres. Alors j’ai grandi tranquillement avec cette mémoire mêlée de tristesse et de joie.

Et puis un jour, les douleurs se sont fait plus fortes, et maman n’a plus combattu mon désir de sortir. J’ai d’abord senti sa peur et puis elle s’est allongée sur le côté pour que j’ai un peu plus de place, elle me disait plein de mots doux, que nous ne devions pas avoir peur, que nous allions enfin nous voir et pouvoir nous toucher elle me parlait d’une voix si douce que j’en oubliais les douleurs. Elle répétait sans cesse de ne pas m’en faire, que tout allait bien se passer, que nous allions être les plus heureuses du monde et qu’elle avait une tonne d’amour pour moi, que tout irait bien, qu’elle m’aimait depuis toujours, que tout irait bien…

Maman se tordait dans tous les sens, et j’entendais de nouvelles voix autour de moi, des voix inconnues qui lui parlaient pour la calmer. Mais maman était en colère, je le sentais bien. Cette colère me gagnait aussi et si je n’en comprenais pas les raisons, je voulais la vivre avec maman.

J’ai entendu papa lui parler durement. Ce n’était pas le ton doux et rassurant qu’il employait avec moi. Je sentais sa colère à lui et peut être un peu de peur. J’ai senti que maman ne voulait plus de lui à nos côtés et ça m’a fait peur alors j’ai protesté à ma façon et j’entendais les hurlement de maman puis les mots durs de papa puis une autre voix qui parlait durement à mon papa … où était l’amour dont maman m’avait tant parlé ?

Il n’y avait que colère, tout n’allait pas aussi bien que maman l’avait dit. Je suis née dans la douleur et le sang, j’ai hurlé ma rage au monde entier mais j’avais surtout peur de ces nouvelles couleurs qui étaient moins acidulées que dans le ventre de maman, j’ai hurlé ma frustration et ma terreur jusqu’à ce que je sente la caresse de la main de maman et sa voix rassurante qui me parlait comme un disque rayé comme je t’aime, comme je t’aime, comme je t’aime … maman avait raison finalement, c’était bon de se retrouver comme ça et j’étais bien tout contre elle, tout c’était bien passé.

J’ai découvert papa un peu plus tard, après que des inconnus m’aient torturée pendant de longues minutes. Il était silencieux mais je l’ai reconnu dès que je me suis retrouvée dans ses bras. Et puis une inconnue m’a de nouveau arrachée à lui. J’ai protesté comme je le pouvais. Et après une ultime torture, j’ai retrouvé maman. Quand on m’a posée tout près d’elle, un tsunami d’amour nous a emportées. Elle me parlait doucement « bonjour, je suis ta maman » elle pleurait mais je sentais que ces larmes n’étaient pas tristes. Il y a eu trop d’émotions ce jour là, tellement d’émotions que je me suis endormie contre le sein de maman.

Quand je me suis réveillée, papa me regardait attentivement et maman pleurait encore. Mais ses larmes étaient vraiment tristes. Papa triturait mes mains et plongeait ses yeux dans les miens que j’avais déjà immensément ouverts. Il mesurait mes mains, et il disait à maman des mots qui la faisaient pleurer plus fort encore.

Je n’ai pas compris tout ce que disait papa parce que je n’étais qu’un bébé, mais j’ai retenu le mot trisomie. Je l’ai retenu parce que quand il l’a dit, j’ai ressenti la peine de maman qui est venue me poignarder comme si nous étions encore une seule personne.

Mais maman était toujours la plus forte. Il y avait tellement d’amour en elle qu’elle arrivait à chasser toute la peine qu’elle ressentait et quand elle me serrait tout contre elle, je ne ressentais plus que ça, son amour, et je m’endormais tout contre elle, bercée de notre amour.

Maman me murmurait à l’oreille que nous étions nées le même jour. Je ne comprenais pas tout mais je n’oubliais pas ces mots. Nous étions nées le même jour, il faudra que je grandisse pour comprendre ces mots parce que les adultes, ils sont vraiment super compliqués.

Je crois que maman et papa se sont aimés très fort durant la première année de ma vie. Je le crois mais je n’en suis pas si sure. Je crois qu’ils m’aimaient tellement tous les deux, qu’ils ont fini par confondre tous les amours. De toute façon, j’en ai profité parce que c’était bon de grandir dans cet océan d’amour. J’étais le centre de tout, le centre de leur univers, mes sourires guérissaient tous leurs bobos et je souriais même en dormant.

Je passais la journée avec papa et j’aimais bien ça parce que je faisais tout ce que je voulais. Maman partait tôt le matin après m’avoir habillée, nettoyée et recouvert mon corps de baisers tout frais. Maman pleurait tous les matins en partant et je ne comprenais pas pourquoi elle était si triste parce que moi j’étais bien. Un soir, papa et maman m’ont assise devant une lumière vacillante que je n’avais pas le droit de toucher. Je les trouvais ridicules tous les deux, à me tenir les mains pour m’empêcher de toucher cette lueur jaune et attirante. Je les trouvais ridicules à gonfler leurs joues d’air qu’ils expulsaient dans la seconde.

J’ai voulu les imiter, pour leur faire plaisir, et leurs cris de joie m’ont presque fait peur. J’ai gonflé mes joues d’air et je l’ai expulsé. La lueur jaune vacillait dangereusement jusqu’à ce qu’elle disparaisse totalement dans un filet de fumée et les cris de maman et papa ont redoublé. Nous fêtions ma première année, avec elle s’envolait mes plus beaux souvenirs. Comme si en soufflant sur la bougie j’avais soufflé sur notre bonheur et qu’il s’était envolé avec la lueur jaune. Aussi éphémère et fragile.

Les disputes ont commencé. Ils criaient très fort et maman pleurait souvent. Qu’est ce que ça peut pleurer une maman ! C’est là que les tâches sombres sous les yeux de maman sont apparues. C’est là que j’ai vu un peu trop souvent maman se cacher pour pleurer. Je ne comprenais pas pourquoi elle se cachait tout le temps. Moi quand je pleure, j’aime bien le faire savoir. Je le fais bruyamment comme ça maman arrive en courant pour me prendre dans ses bras et effacer mon chagrin.

Mais maman, elle se cache. Elle le fait en silence mais moi j’entend ses larmes couler. C’est l’orage tous les jours à la maison. Les coups de tonnerre et puis des trombes d’eau. Je continue à sourire parce que maman aime voir mon sourire, et que j’aime celui qu’elle me donne en réponse. Je continue à sourire parce que papa s’occupe toujours de moi et me donne tellement d’amour ! Mais je sens qu’ils ont fini de confondre l’amour qu’ils ont pour moi avec le leur.

Il n’y a plus que colère dès qu’ils sont face à face. Alors moi je me glisse toujours entre eux pour les forcer à se taire parce que je n’aime pas les coups de tonnerre dans la maison. Et je déteste la pluie sur le visage de maman juste après. J’ai doublé mon temps de vie depuis que j’ai soufflé ma première bougie et que notre bonheur s’est éteint avec elle. Les cris sont notre quotidien, mais je n’arrive pas à ne plus les entendre.

Les cris et les larmes, dans les yeux de papa aussi. Mais papa, il est comme moi, il ne se cache pas. Il les montre et il est bruyant comme moi quand il pleure. Et j’ai mal pour eux. Je me souviens de la petite graine que j’étais au début, dans le ventre de maman et je retrouve toute la tristesse qu’elle ressentait lorsque personne ne voulait de moi.

Je ressens à nouveau ce besoin de sortir beaucoup trop tôt. La vie n’est pas drôle, maman s’est trompée. Alors juste avant de souffler mes deux premières bougies, j’ai décidé de mourir pour ne plus vivre la douleur de mes parents.

Posté par Kaliuccia à 10:13 - Ecrire - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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