31 mars 2008
La tête comme une passoire
S’il aimait à laisser croire qu’il était sourd comme un pot, grand-père ne l’était que lorsque ça l’arrangeait. Pour ne pas entendre les bruits de couloir que lui racontait ma grand-mère par exemple. Et j’ai le souvenir de délicieux dialogues qui égayaient nos déjeuners hebdomadaires en trio.
- La Justine, tu sais celle qui aime à montrer qu’elle a du monde au balcon et se laisse mettre la main au panier ? Ben v’là t’y pas qu’elle a un polichinelle dans le tiroir maintenant !
Droit comme un barreau de chaise, grand père mastiquait silencieusement tandis que grand-mère s’obstinait à lui conter la vie du quartier.
- Et la Marie, la fille du vieux Robert, et bien figure toi que c’est un tel panier percé, qu’à force d’avoir brûlé la chandelle par les deux bouts, elle devra faire des économies de bouts de ficelle si elle veut continuer à faire bouillir la marmite maintenant !
- Tiens, passe moi l’sel !
- Et la p’tite Marion,tu sais celle qu’est si p’tite qu’on dirait qu’elle a grandi sous une table, elle s’est enfin trouvé un Jules mais tout le monde dit qu’il a d’la bouteille, et aussi qu’il a souvent un verre dans l’nez ! Elle a tellement peur de se retrouver en carafe cette petite que …
- Tiens, passe moi l’poivre !
- Ca ne t’intéresse pas ce que je raconte ? T’es aussi curieux qu’un pot de chambre toi !
Grand-père, il arrivait qu’il ne soit pas dans son assiette. Ces jours là, il n’était pas commode et il fallait vraiment ne rien avoir dans le buffet, être bas du plafond quoi, ne pas avoir peur de se prendre une gamelle, ou être rond comme une queue de pelle pour s’amuser à le bassiner en jetant de l’huile sur le feu. Ses foudres et colères dans ces moments là dévoilaient l’agité du bocal qui sommeillait en lui. Il pouvait être con comme un panier en y mettant de la bonne volonté et moi j’aimais à tenir la chandelle de leur affrontement.
- Moi ? Aussi curieux qu’un pot de chambre ? Ah ! Ah ! C’est s’moquer de l’entonnoir alors que la nuit tombe ça !
- Ca veut dire quoi grand-père ?
- Ca veut dire que ta grand-mère, c’est le chaudron qui dit à la cafetière qu’elle a le cul noir !
- Ca veut dire quoi grand-père ?
- Ca veut dire mange ta salade et ne te mêle pas de la conversation des grands !
Ca, c’était grand-mère qui me houspillait gentiment parce qu’elle sentait que j’allais poser la question goutte d’eau qui allait faire déborder le vase … le sien.
Durant quelques secondes, le silence glissait comme un pet sur une toile cirée et seul le bon coup de fourchette de grand-père brisait l’apparente quiétude qui planait dans la pièce.
- J’aurais du écouter ma pauvre mère quand il était encore temps, elle m’avait bien dit qu’il ne fallait pas mélanger les serviettes et les torchons !
- Tu ne vas pas nous en faire un four là ? déjà que j’ai mal aux tabourets(*) à m’en taper la tête contre les murs, je voudrais au moins pouvoir terminer mon repas en paix !
La plupart du temps, grand-mère jetait l’éponge puis quittait la cuisine d’un air hautain en nous jetant sa tirade préférée :
- Il convient d’avertir le parquet que le plafond a été atteint !
Une fois entre hommes, je me tournais vers mon grand-père et lui demandais d’un air innocent :
- Tu ne crois pas que tu as poussé le bouchon un peu trop loin encore une fois ?
Grand-père me couvait alors de ses yeux malicieux, un sourire d’enfant égayait chaque ride de son visage.
- Ta grand-mère, elle a une tête comme une passoire. Elle est parsemée de milliers de petits trous que si tu lui colles la lampe torche sur le front, tu verrais la lumière sortir par ses oreilles. Sa boite crânienne, c’est comme un gros treillis par lequel s’échappe sa substantifique moelle. Et des fois, elle me fatigue ta grand-mère, elle me fatigue. Alors j’en ai raz la soupière moi et je peux devenir con comme un cornichon dans son bocal rien que pour qu’elle me laisse finir mon repas en paix.
- Oui mais tu l’aimes.
- Oui ! mais j’aime bien la mettre en boîte et puis elle ne se prive pas non plus. Sinon, on se f’rait chier ! Allez, je te sers un petit canon ? t’es un homme maintenant !
Et venue d’on ne sait où, la voix de grand-mère grondait
- Et mon cul ? c’est du poulet ?
(*) Mal aux tabourets : mal aux dents. (je le précise parce que moi, je ne connaissais pas cette expression).
Et voici ma participation au thème des impromptus http://www.impromptus.fr/dotclear/ : « Nous vous invitons à présent à broder sur le vide, l'absence ou tout ce qui peut occuper : Une tête comme une passoire. Les images, les sensations terre à terre ou surréalistes, vos divagations, nous parviendrons en fichier joint, pour être filtrées, jusqu’au dimanche 6 avril. »
J’ai bien aimé le principe de l’expression, du coup j’ai recherché d’autres expressions un peu partout pour en faire mon texte et … j’avoue que je me suis drôlement amusée !