Au fil de l'eau

"Avant, j'avais des principes. Maintenant, j'ai des enfants."

15 avril 2008

Une tâche de vin

Elle t’a tellement aimé que je n’ai jamais pu te pardonner.

Elle était toute à moi, elle était ma chose, je l’avais façonnée à l’image de la femme idéale à mes yeux. Soumise, douce et aimante. Je l’avais façonnée pour qu’elle adoucisse mon quotidien, ça me suffisait elle et moi.

Je l’ai ramassée dans le ruisseau, petite fille de la guerre, fragile et blessée. Chaque jour bousculée par le manque d’une mère disparue et la faiblesse d’un ivrogne de père. Sa famille était éclatée, les fondations fragilisées. Chacun vaquait librement à ses occupations, sans autorité pour gérer tout ce petit monde. C’était l’anarchie dans sa vie, j’y ai remis de l’ordre. Comme à l’armée, chaque chose à sa place et chaque chose en son temps. Au pas. A mes pieds.

Mais je ne lui suffisais pas. Il a fallu que tu arrives, petit gars braillard. Il a fallu que tu t’accroches à son sein comme une sangsue que j’arrachais sans ménagement. Il a fallu que tu pleures la nuit de ta voix de ténor, et que je la maintiennes au lit à mes côtés, jusqu’à ce que l’épuisement te fasse taire et que tu t’endormes bercé seulement de tes sanglots.

Tu as été sa première tentative d’évasion. Et l’unique, j’y ai veillé. Elle a osé choisir ton nom sans me consulter. J’ai senti le danger grandir chaque jour. Si elle m’échappait en se perdant en toi, je la perdais elle, je perdais mon pouvoir et cette pensée m’était intolérable. Tu me la volais chaque jour lorsque j’allais gagner le pain que tu mangeais à la sueur de mon front.

Il est inconcevable que tu reçoives ce que je n’ai jamais eu moi, l’amour d’une mère. Je t’ai haï pour tout ce que tu as eu et que je n’ai pas eu. Pour tout ce que tu m’as volé.

Alors je t’ai battu. C’était si facile. Dès que tes petites jambes ont accepté de te porter, j’ai construit des barrières et des limites infranchissables. J’attendais que tu cherches à les transgresser, quel délice pour moi ! Je t’épiais de longues minutes, attendant la faute que tu ne manquerais pas de commettre.

Stupide petite chose, il aurait été si simple pour toi d’éviter les coups. Si seulement tu étais resté sagement assis, sans faire le moindre bruit … mais non, il fallait que tu vives et que tu bouges. Alors je bondissais et j’y mettais toute ma rage et toute ma colère. Et je goutais ce doux plaisir que j’ai appris à faire durer avec le temps. Quel jouissance de sentir ta peau claquer sous les paumes de mes mains et plus tard sous mes poings fermés. Quel bonheur de voir le bleu de tes yeux s’assombrir de surprise, puis de douleur et d’interrogations. Je m’en suis nourri, je m’en suis délecté.

D’un seul regard je pouvais étouffer les tentatives de rébellion que risquait ta mère, ma femme. Ma femme avant tout. N’oublie jamais ça ! D’un seul regard. Ensuite je t’envoyais présenter tes excuses à celle qui t’avait donné la vie en gâchant la mienne. C’est à cause de toi que m’est venu le besoin d’humilier. C’est toi qui m’a rendu dépendant de cette drogue. Au fil du temps, j’éprouvais autant de plaisir à t’humilier qu’à te battre.

Toi et ta petite fragilité, ta dépendance étouffante, toi l’envahisseur.

Ta mère rêvait d’une famille unie et  nombreuse, et ta sœur est arrivée. Cette petite chose inutile est née sans m’attendre, ce fut sa première erreur. J’aurais brisé son petit corps si j’avais pu. Mais le parasite était intouchable, de sombres crétins commençait à divulguer des lois sur la protection de l’enfance. Mouarf ! cette grande mascarade ! Encore une bouche à nourrir, et inutile de surcroit. Une gueuse ! Même pas fichue d’être parfaite. Affublée d’une horrible tâche de vin bien marquée. Tâche d’envie dis-t-on. Mais quelle envie a bien pu avoir ta mère que je n’ai pu assouvir ?

J’ai redoublé les punitions que tu méritais. Je me souviens de ce paillasson immonde sur lequel tu séjournais de longues heures, genoux nus, mains sur la tête. Sans broncher, sans qu’une larme ne s’échappe. Parce qu’à quatre ans, tu avais déjà compris que chaque larme te valait une heure de plus.

Je détestais voir les yeux de ta mère s’embuer lorsque je concédais à ce que tu te lèves, lorsqu’elle soignait tes genoux en sang. Je t’en voulais plus encore de lui faire ce mal à elle, si douce. Tu  ne la méritais pas. Tu es un monstre. Tout ce mal que tu lui as fait, je suis incapable de te le pardonner.

Tu m’as tellement déçu.

J’ai voulu faire de toi un homme, et ma foi malgré les jérémiades de ta mère, j’y suis arrivé. Un homme ne pleure pas. Un homme reçoit les coups sans broncher. Un homme ne parle pas. Un homme respecte son père, son tout puissant créateur.

Je m’aperçois aujourd’hui que j’ai perdu 20 ans de ma vie à t’éduquer. Te voilà dépressif parait-il. C’est quoi cette nouvelle mode ? C’est un truc de bonne femme ça ! qu’est ce que tu fous? C’est quoi ce psy que tu vas voir et qu’est ce que tu peux bien avoir à lui raconter ? Tu as reçu la meilleure éducation qui soit, tu as été promis à un bel avenir professionnel, et tu nous la joue dépressif à 40 ans ? Ca c’est encore ta mère, tes sœurs, toutes ces femelles qui ont foutu le bordel dans ta petite tête de pédale !

Décidemment, je resterais à tout jamais le seul homme de la famille.

J’espère au moins que tu ne pleures pas !

Ceci est ma participation au nouvel atelier d’écriture des impromptus littéraires, http://www.impromptus.fr/dotclear/ histoire banalement vraie, vue de l’autre côté du miroir.

Posté par Kaliuccia à 11:20 - Exercices d'écriture - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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