Au fil de l'eau

"Avant, j'avais des principes. Maintenant, j'ai des enfants."

16 avril 2008

Minimiser

Il m’arrive d’être en colère parce qu’un crétin de petite zézette à grosse voiture m’a fait une queue de poisson, me mettant en danger.

Je suis en colère à ce moment là parce que la peur me fait réagir ainsi. Parce que je me sens humiliée (je sais, c’ est ridicule, mais c’est ainsi) et impuissante.

Les trois combinés, la peur, l’humiliation, l’impuissance, me font rentrer dans une rage folle. Que j’ai du mal à contrôler. Je tremble jusqu’au bout des ongles, je sens en moi une sorte de fureur préhistorique. Je ne peux pas dire animale, parce que je doute que les animaux puissent ressentir ce genre de sensation négative. Je me vois pousser des crocs et des griffes, lacérer l’impudent jusqu’à ce qu’il ne reste de son corps qu’une informe bouillie d’os et de chair. Cette image est fugitive mais si forte qu’elle me bouleverse.

C’est là que l’on voit que la barrière est mince pour passer du côté de la folie. J’ai l’image, furtive, je ne passe pas à l’acte, ma fureur retombe.

Je voudrais que dans ces moments d’immense colère, il me soit reconnu le droit de l’être. Que l’on cesse de chercher à amenuiser mon ressenti par des « c’est pas grave, y’a pas mort d’homme … ». Je voudrais qu’on me laisse le droit d’être en colère et que si l’on veut absolument intervenir sur le sujet, qu’il me soit simplement dit que oui, effectivement, ce pauvre con a de quoi foutre les gens hors d’eux. Pas pour ça qu’il va se transformer en bouillie pour de vrai.

Juste, que l’on cesse de minimiser. Cette pratique peut être dangereuse, minimiser ne règle pas le problème, ça l’étouffe. On s’en débarrasse, il est trop gênant.

J’ai passé quelques jours avec une personne chère à mon cœur et j’ai encaissé sa souffrance et sa colère puissance mille en quelques heures. En temps normal, je fuis ce genre de situation parce que la colère de l’autre me vampirise. Mais je partageais ces souvenirs et cette colère. Des années de non-dit se sont déversées à nos pieds, nos non-dits. Nos souffrances, notre colère. Enorme.

Ca m’a fait du bien de la partager, nous étions deux. Ca m’a fait du bien de la mettre en mots, à deux. Ca m’a fait du bien de ne plus me sentir seule. Ca m’a fait du bien de lui apporter ma présence et mon amour. Même si j’ai oublié de lui dire que je l’aime.

Durant des années, j’ai entassé dans une petite pièce étroite des souvenirs dérangeants et ma colère par-dessus, j’ai refermé sagement la porte, et j’ai oublié. Je croyais être la seule à avoir ces souvenirs, je me trompais. Nous avons les mêmes, exactement les mêmes. Comme si nous étions des clones qui se rencontraient.

J’ai cru avoir oublié. Parce que c’est beaucoup plus facile de vivre ainsi. Dans l’oublie. Mais bon, la colère est une petite chose vicieuse qui a réussi à passer par le trou de la serrure.

Les souvenirs étaient bâillonnés, mais la colère était toujours là, en moi. Je suis un monstre de colère, prête à exploser au moindre incident. Je la dirige vers les mauvaises personnes parce que j’étais jusqu’alors incapable d’identifier les origines de cette colère, puisque celle qui était censée me ronger était enfermée dans la petite pièce aveugle.

Nos souffrances et notre colère ont été étouffées parce que minimisée. Un peu comme on dira à la petite fille qui se cache du regard un peu trop mâle de son père « oui mais tu ne peux pas être traumatisée, il ne t’a jamais violée ! ». Faut être con pour sortir une connerie pareille hein ? Et bien pourtant, on l’a dit cette connerie, beaucoup la disent.

Alors que si, le monstre l’a souillée. Avec ses mains trainantes, ses yeux, ses mots.

Mais il nous faut toujours minimiser. Il y a toujours pire.

C’est étrange, je m’aperçois que je me bats depuis toujours pour que ne soit pas minimisée la souffrance. Je refuse de lui donner une note sur une quelconque échelle. Et pourtant, j’ai oublié de me battre contre tout le reste.

Je voudrais que l’on me reconnaisse le droit d’être en colère. Que l’on partage même cette colère même un court instant avec moi, qu’on la comprenne, qu’on ne cherche pas systématiquement à la faire tomber. Pas tout de suite. S’il vous plait, elle finira par tomber. Mais laissez-moi la vivre. Ne cherchez pas à adoucir l’horreur, ça fait tellement mal.

Je voudrais que l’on me reconnaisse le droit d’être triste, même si ma vie prétend à l’inverse. Même si tout semble me sourire, je voudrais qu’on me laisse vivre ma tristesse lorsqu’elle vient m’envahir, j’en ai besoin, j’ai besoin d’aller au bout de cette tristesse pour mieux me réconforter après. Je ne veux plus flotter entre deux eaux, je m’y noies sans fin entre deux eaux, je veux toucher le fond pour pouvoir remonter.

Je voudrais qu’on me laisse vivre ma souffrance, qu’on me suive sur ce chemin plutôt qu’on ne cherche à m’en éloigner trop tôt. J’ai besoin de cette reconnaissance.

Mon droit d’être en colère, mon droit d’être triste, mon droit de souffrir et bien d’autres droits encore, tout en ayant le droit d’être heureuse.

Je voudrais avoir le droit d’être heureuse, avec des moments de doute et de déprime.

Je voudrais juste qu’on m’écoute, en hochant la tête, qu’on me couve d’un regard bienveillant, en posant une main douce et chaude sur la mienne, qu’on me dise que oui, c’est injuste, oui c’est dégueulasse, et surtout pas de mais. Je déteste les avocats du diable.

Qu’on aille dans ma direction tant que j’ai besoin de me lamenter sur mon sort et que l’on se lamente avec moi. Qu’on vienne essuyer une larme qui finit sa course sans chercher à tarir la source, qu’on ne détourne pas le regard quand je cherche à y plonger, qu’on me parle quand j’en ai besoin, mais surtout pas pour m’apporter une solution. Qu’on ne me dise pas comment faire ce que je me refuse à faire, qu’on comprenne que je m’y refuse. Qu’on m’accepte.

Je voudrais que l’on console l’inconsolable petite fille qu’il y a en moi,  qu’on la rassure et qu’on l’aime.

Et surtout, lorsqu’un connard de petite zézette à grosse voiture me coupe la route, qu’on ne vienne pas me dire que ça ne sert à rien de s’époumoner, que « moi je reste calme, quoi qu’on me fasse, derrière mon volant » ça me fait une belle jambe ! Je voudrais qu’on hurle avec moi que c’est vraiment un gros connard !

Après, une fois que c’est dit, ça va beaucoup mieux.

Posté par Kaliuccia à 13:03 - Coup de gueule - Commentaires [32] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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