Au fil de l'eau

"Avant, j'avais des principes. Maintenant, j'ai des enfants."

16 mai 2008

Décalage horaire

Deux heures du matin, le sommeil est fâché avec moi, il m’a abandonnée sous les draps froissés et le tic tac du temps me rappelle cruellement qu’il défile sans moi. 

Je me sens toute à l’envers. Toute à l’envers à l’intérieur. Plus rien n’est à sa place, tout se bouscule. Chacune de mes émotions veut passer au premier plan.

Elles ont six ans, elles se battent pour être les premières dans la cour de récréation, lorsque la cloche annonce qu’il faut se mettre en rang avant de retourner en classe. 

Mais j’ai perdu l’instit le maître. Plus personne ne tient ces petits monstres qui n’en font qu’à leur tête. 

Je m’éparpille et cherche à maîtriser alors que tout m’échappe.

Trois heures. J’ai l’impression de me tenir devant un miroir et que  mon reflet vit ma vie à ma place. Miroir tricheur, miroir trompeur. A la fois moi et l’inverse de moi.

Menteuse.

Je dis oui quand ma tête hurle non. Je souris quand ça saigne dedans. Je dis que tout va bien alors que je perds pieds. Je voudrais parler et je m’isole.

Je suis à l’opposé de moi. La lumière me manque mais je reste dans l’obscurité.

Quatre heures. Nous sommes au bout du monde. Il s’est très vite fait au décalage horaire, mais moi je continue à vivre à l’envers. Je le regarde dormir et j’envie sa plénitude. Il pose une main sur moi, je veux le repousser mais je ne le fais pas. Il se tourne vers moi, je l’ai réveillé. Je voudrai qu’il se rendorme mais il me prend dans ses bras, je voudrai ressentir son désir, je n’éprouve rien. Il a envie de moi. Je déteste cette expression dans sa bouche, j’ai la sensation d’être mangée.  Mangée sans faim, parce qu’il le faut. Je devrais lui dire non et attendre qu’il se rendorme. Mais je le laisse faire. A l’intérieur, je me recroqueville. 

Cinq heures. Je voudrai lui dire que je ne veux plus, je ne peux plus, mais je choisis le silence. Lui dire que j’ai mal, mais j’occulte la douleur. Je me suis perdue dans ce voyage, je suis restée là-bas. Au bout de l’autre monde.

Six heures. Je ne dormirais plus. Je ne sais plus qui je suis. Mais je ne suis pas celle qui vit à ma place. Celle qui vole ma vie et me l’émiette. Je n’ai pas la force. Je voudrai me lever mais je reste à deviner le jour qui se lève à travers les persiennes. Dans une heure nous serons debout. Je voudrais du café et boirais du thé. Il me demandera si j’ai bien dormi et je répondrais oui. Je choisirais un jogging, il m’imposera la robe. Et je passerais la journée à combattre le sommeil qui me gagnera peu à peu. Pour le chercher en vain la nuit prochaine. Et les jours s’ajouteront aux jours, comme une lente agonie. 

Je continuerais à vivre avec lui et contre moi.

Je m’efface peu à peu, comme un souvenir qui s’estompe. Je ne suis plus moi, je deviens elle. Une enveloppe. Une image. Elle me grignote. Vivante dehors et morte dedans.

Sept ans. L’enveloppe s’est brisée et la lumière explose. J’ai cassé mon miroir, mes sept ans de malheur. Ecarté la vivante et mis sous terre la morte. Et me voici moi. Je me découvre. Sans lui. Je vis. 

Participation presque in extrémis à l'atelier des impromptus litéraires : http://www.impromptus.fr/dotclear/index.php?2000/01/01/1970-le-theme-de-la-semaine

Posté par Kaliuccia à 23:48 - Exercices d'écriture - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1