19 mai 2008
Le chagrin de Timousse
C’est peut être le temps. Oui, chez nous il fait un temps de chiotte depuis des jours ET ALORS ? z’allez voir cet été quand vous ressortirez les pulls et que nous serons sur la plage à dorer orteils écartés, z’allez voir !
C’est peut être la lune qui devient pleine. Et qui nous dérange autant lui que moi.
Ce sont peut être ses hormones qui le travaille, on dit que sept ans c’est l’âge de raison. Il lui reste 20 jours pour y accéder à cette putain de raison et le premier qui tente de me priver de mes illusions je le pulvérise. Donc il nous cumule absolument tout ce qu’il peut pour le peu de temps qu’il reste à ses six ans … l’âge de toutes les conneries.
En tout cas, Timousse, je l’aurais volontiers pendu par les pieds du haut du mât avec un élastique histoire de lui rafraîchir les idées dans l’eau du port. Mais je n’ai pas osé : Y’avait des témoins.
Il a passé son temps à nous pousser à bout et à se faire engueuler. Mais ça devait lui plaire, il revenait à la charge toutes les dix minutes en changeant à chaque fois de victime. Nous ne sommes que trois à vivre avec lui, notre tour arrivait vite. Trop vite.
J’ai tout de même eu droit à 2 minuscules minutes de paix. Il est allé jouer sur le ponton durant ces 2 minuscules minutes sans avoir besoin de moi, sans placer des cacas, des prouts et des zizis à chaque fin de phrase (ça vous fait peut être marrer, mais je vous jure que ça fatigue au bout d’un moment, ça fatigue).
J’ai eu droit à ces deux petites minutes, parce que pendant que je préparais une délicieuse tarte aux poires miam, que sa sœur léchait le récipient qui contenait le mélange quelques secondes plus tôt, Timousse est allé voir son père qui discutait avec des amis sur le ponton et il lui a dit « maman prépare un gâteau qui sent mauvais ».
Les bonhommes étaient hilares, jusqu’à ce que je sorte avec ma cuillère en bois dégoulinante de chocolat chaud. Se sont arrêtés net « et alors pour le winch tu vas faire comment ? »
Bien. Ca au moins, c’était réglé. J’ai donc fait la tête à Timousse parce que d’abord mon gâteau ne sentait pas mauvais et qu’ensuite même si ça devait arriver que mon gâteau pue, ce n’est pas une raison pour aller le raconter à tout va. Et puis surtout, ce n’était pas un gâteau mais une tarte.
J’ai donc viré Timousse de mon espace, la pièce où j’évoluais devenant brusquement trop petite pour nous deux et la cuillère en bois nappée de chocolat me démangeant au point que je l’aurais bien aplatie sur sa (jolie) petite bouille. C’eut été gâché. (Le chocolat, bien entendu).
Danger, lumière rouge, Timousse a senti le vent tourner (on est marin où on l’est pas) « ze vais zouer dehors » C’est ça, fais donc.
Deux minutes plus tard, j’étais calmée. Ma tarte glissée dans le four, je rangeais les derniers ustensiles. Et revoilà Timousse qui re-pointe le bout de son nez. Il me semble calme, j’en profite pour lui coller un bisou qu’il me rend. Le traité de paix est signé. Sourire de Timousse, tout va bien.
- Maman, ze sais pas pourquoi mais z’ai les zambes qui tremblent
- Allons donc ! tu dois avoir faim, c’est l’heure du goûter. Tu veux de la tarte qui pue ?
- Non, z’ai pas faim
- Bon alors tu es comme ton père. Tu n’as rien.
Regard courroucé de Rahan. T’apprendra à rire des conneries de ton fils.
Et puis je m’active tranquillement.
- Maman, tu sais ma voiture de Car’s, ze l’ai apportée sur le ponton et plouf ! elle est tombée dans l’eau.
Yeux immenses agrandis par la tristesse qu’il contient malgré lui.
- Et bien nous te mettons en garde depuis toujours, pas de petites voitures sur le ponton elles passent entre les lattes, tu le sais bien.
- Mais c’est pas ma petite voiture maman !
Là, ses lèvres tremblent malgré tous les efforts qu’il fait pour les en empêcher.
Ca m’a fait mal au cœur de le voir comme ça, moi qui passe mon temps à lui dire « tu veux emporter ce jouet à l’école ? à ta guise. Je ne veux rien entendre si tu le perds, le casse, l’oublie. Pas une larme. »
Et voilà mon petit bout qui n’a pas encore 7 ans au bord des larmes, des vraies larmes de chagrin, de ces gros chagrins comme on ne peut en avoir qu’à son âge. Je me mets à son niveau pour le regarder droit dans les yeux. J’arrête dans sa course une grosse larme qui roule sur sa joue. Et je pense à ses petites jambes qui tremblent.
- Ta grosse voiture Car’s qui parle et qui avance toute seule quand on appuie sur un bouton ?
- Ouiiiiiii (petit hoquet de sanglot) ma voiture préférée (gros hoquet de sanglot) elle a avancé toute seule (regard d’effroi de Timousse, une larme s’est encore échappée alors qu’il tente désespérément de les retenir ces traitresses) z’ai couru derrière mais plouf ! elle est tombée et elle a coulé tout de suite !
Et le voilà qui se tient tout droit devant moi, tortillant ses mains dodues, serrant ses lèvres fermement, ses yeux immensément bleus et humides, s’interdisant de laisser voir sa profonde tristesse parce que maman passe son temps à lui dire tu perds tu casses, je ne veux rien entendre. Pas une larme.
Timousse attendait en plus l’engueulade.
Ben j’ai pas pu. Moi j’ai ressenti tout le chagrin qui envahissait le cœur de mon petit homme, j’ai senti le poing qui devait serrer sa poitrine, je l’ai vu vivre là sous mes yeux le plus gros malheur de sa toute petite vie et oublié les conneries de la journées, les caca prout zizi et les tartes qui puent, j’ai pris mon petit garçon dans mes bras.
Et je l’ai serré très fort en espérant que sa peine allait le quitter pour m’envahir moi. Parce que moi, je saurais la gérer. Allons vilaine fille ! laisse mon enfant tranquille, viens donc te battre avec moi, choisis un adversaire à ta taille !
Timousse a pu enfin se laisser aller à son chagrin. Et c’était tellement émouvant de le voir comme ça que même sa sœur a été touchée et a oublié comme moi les conneries de la journée, les caca prout zizi … (le coup du gâteau qui pue l’ayant plutôt fait marrer elle aussi)
Vous allez me dire cyniquement « que ce soit le plus gros chagrin de sa vie, qu’il ne lui arrive jamais rien de pire. » Je vous répondrais que ce chagrin était à la hauteur de son jeune âge, de l’âge d’un petit garçon qui ne vit pas dans la misère ou sous les bombes ou orphelin ou ….
Dooooooooonc, vous qui êtes tout plein de principes que je n’ai plus vu que j’ai mes gosses aujourd’hui, évitez de lire la suite et fin car je risque de vous agacer.
J’en suis à me mettre à la recherche de la même voiture parce que bon, il était tellement triste mon petit homme et qu’en (presque) sept ans de vie, on peut les compter les jouets qui ont terminé leur course au fond du port : deux.
Et j’en suis à me demander si je la lui offre de suite ou si j’attends son anniversaire ?
Putain que jusqu’à la fin de mes (très nombreux) jours restant à vivre, ce soit le plus grave dilemme que j’ai à gérer …