Au fil de l'eau

"Avant, j'avais des principes. Maintenant, j'ai des enfants."

05 juin 2008

La pièce était trop calme

La pièce était calme, trop calme, pour engager une conversation ou développer une pensée cohérente.

J’étais angoissée, bien trop angoissée pour réfléchir. Et cette main, pesant sur ma poitrine à me couper le souffle ; les tremblements incontrôlés de mon corps, la sensation de chaleur désagréable qui se propageait dans mes membres ; gorge serrée, mains moites, l’air me manquait. 

Les regards refusaient de se croiser. Je laissais glisser le mien sur les autres occupants de la pièce avec la terrible sensation qu’elle devenait trop petite pour nous tous. Les murs vides se resserraient lentement, compressant l’air qui commençait à se raréfier. J’aurais voulu parler mais les mots s’interdisaient de franchir mes lèvres sèches. Je les suppliais silencieusement, mais personne ne semblait s’apercevoir du glissement lent des parois. Je me demandais si nous allions mourir asphyxiés ou broyés, je me demandais si nous allions mourir tous en silence sans nous voir ni nous toucher, si nous allions rester chacun enfermés dans notre solitude jusqu’à la dernière seconde ou …

J’ai fermé les yeux si fort que j’en étais éblouie lorsque j’ai entrouvert à nouveau mes paupières endolories. 

Les murs avaient repris leur place et l’air saturait à nouveau mes poumons, ils n’avaient rien vu. Nous quittons le passé et plongeons dans un présent commun que nous refusons de partager. Ils gardent tous les yeux rivés sur leurs mains sagement posées à plat.

Je donnerais n’importe quoi pour fumer une cigarette avec un bon verre de rhum bien fort. La chaleur de l’alcool dissiperait celle de mon malaise et peut être que je pourrais alors trouver le courage qui me manque. Qui semble nous manquer à tous.

Nous sommes là pour les mêmes raisons, nous portons la même honte d’un livre qui se referme, plus ou moins dans la douleur, plus ou moins dans la violence. Je reconnais les couples à leur éloignement, à cette obstination qu’ils ont à se tenir à l’opposé l’un de l’autre et surtout pas face à face. A l’espace qui sépare des corps qui se sont tant aimés dans un passé pas si lointain. Ce calme n’est qu’un leurre ; bien des colères grondent je les sens. Elles glissent sur moi, sinueuses, vicieuses, mais la mienne est si forte qu’elle semble les effrayer et finit par les chasser. 

Je suis la seule à être seule. Il ne viendra pas. Au nom de notre fille, je m’accroche à cette pensée. S’il ne vient pas, je saurais le chasser de notre vie et nous en protéger. A tout jamais.

Les hauts parleurs crachent froidement mon nom. J’abandonne les regards fuyants et quitte cette pièce trop lourde des douleurs de chacun. Le juge m’attend mais ne lève pas les yeux lorsque je pénètre dans son minuscule bureau. Cela fait deux heures que des dizaines d’inconnus s’entêtent à ne pas me voir. Cette sensation d’être inexistante me rend plus fragile encore. Je pense à ma fille. Je dois être forte pour elle, pour que son innocence égaye nos vies jusqu’à ce que l’âge finisse par la lui ôter.

Derrière moi, la porte s’ouvre avec violence. Enfin le juge lève les yeux mais il regarde par dessus mon épaule. Je n’ai pas besoin de me retourner, je sais que c’est lui. Il est venu. J’ai envie de disparaître tout à coup et comme s’ils avaient entendu ma prière, les murs se resserrent à nouveau.  Mais ils me délivrent. Ils viennent me délivrer de lui.

Je crois que j’aimerais le voir mourir un peu avant moi, j’aimerais voir la surprise dans ses yeux sombres et moqueurs, j’aimerais voir la peur. La sienne et non plus la mienne qui s’y reflète.

La voix du juge, sèche et autoritaire me ramène à la réalité. La pièce a reprit ses formes. Déjà, madame le juge, je te déteste.

Il se glisse à mes côtés. Il m’enveloppe de ce regard possessif que j’ai fini par haïr. Un sourire mauvais se dessine sur ses lèvres lorsqu’il aperçoit la marque violacée sous mes yeux. Sa première et dernière marque. Sa toute première et toute dernière victoire physique. Il est plus fort que moi et je le sais.

Je pense à ma fille en qui je puise tant de force, à son amour d’enfant à son sourire charmeur et je l’entends chantonner doucement de sa voix claire et apaisante.

Il se penche vers moi et je retiens avec peine un hoquet de dégoût. L’après rasage bon marché me soulève le cœur. Il sait combien je déteste cette odeur, il s’en est aspergé. 

Et il me susurre d’un ton suave, en appuyant chaque syllabe pour que je m’en imprègne, sans se défaire de son sourire : salope, je vais te le faire payer, ton cauchemar ne fait que commencer.

Je n’ai pas voulu le croire. Mais il avait raison. Une longue descente aux enfers commençait.

Ceci est ma particpation pas joyeuse au dernier atelier des  Impromptus littéraires Tain vous verriez les autres textes, vous en baveriez d'envie !

Posté par Kaliuccia à 16:34 - Exercices d'écriture - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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