13 mars 2008
La plus belle des petites filles - 2
Les grands, ils pensent souvent que nous ne comprenons rien parce que nous sommes trop petits pour ça. Les grands se trompent, il faudrait qu’un jour un bébé arrivent à leur dire ça. Au début, je n’étais qu’une petite graine sans pensée sans sensation, j’étais une toute petite graine qui flottait dans un silence absolu. Et puis un jour, j’ai reçu comme une décharge.
J’étais encore minuscule mais j’ai compris que maman venait d’apprendre mon existence. Et des milliers de sensations ont envahi mon silence absolu. C’était l’amour déjà, je sentais la voix de maman qui me disait combien elle m’aimait et que nous avions neuf mois pour faire connaissance.
Le temps, je ne sais pas encore ce que c’est mais j’aime beaucoup cette sensation et toutes ces vibrations autour de moi, alors je me dis que ce doit être bien, neuf mois pour faire connaissance. Et je prend mon temps. L’amour, ça a donné plein de couleurs à mon monde de silence. Des couleurs douces et acidulées qui me caressent et me bercent et c’est très agréable.
Mais parfois, la caresse se fait un peu trop forte et elle me fait mal. Les couleurs deviennent violentes et je me sens mal. Ca, c’est quand maman se dispute avec papa qui ne me veut pas. Ca me fait déjà mal à la petite graine que je suis, de sentir que mon papa ne veut pas de moi sans même avoir cherché à me connaître. Je sens bien que papa n’est pas le seul à refuser mon existence, parce que je sens la douleur de maman. Elle vient m’empoigner et le noir revient m’envelopper où sont passées mes couleurs acidulées ?
Mais maman, elle est drôlement forte. On dirait qu’elle sent tout ce que je ressens alors elle m’envoie toutes ces bonnes vibrations et fait revenir les couleurs qui m’apaisent tant. Pourtant, le mal est fait. Je me sens de trop et je sens que ça fait mal à celle qui m’a reçue en elle. Alors je veux déjà sortir. J’essaie de le dire à maman, mais maman ne veut rien entendre.
Pendant les neufs mois où nous devions faire connaissance, je vais faire mal à maman, pour qu’elle me laisse partir. Mais maman est plus forte que moi. Au fil du temps, je grandis et ressens de plus en plus de choses. Au fil du temps, maman garde toujours une main sur son ventre, je sens sa caresse et je m’apaise. Papa semble content de ma présence maintenant. Il me parle souvent d’une voix douce qui me rassure. Mon premier souvenir, c’est l’amour de maman, mais je n’ai jamais pu oublier le rejet des autres. Alors j’ai grandi tranquillement avec cette mémoire mêlée de tristesse et de joie.
Et puis un jour, les douleurs se sont fait plus fortes, et maman n’a plus combattu mon désir de sortir. J’ai d’abord senti sa peur et puis elle s’est allongée sur le côté pour que j’ai un peu plus de place, elle me disait plein de mots doux, que nous ne devions pas avoir peur, que nous allions enfin nous voir et pouvoir nous toucher elle me parlait d’une voix si douce que j’en oubliais les douleurs. Elle répétait sans cesse de ne pas m’en faire, que tout allait bien se passer, que nous allions être les plus heureuses du monde et qu’elle avait une tonne d’amour pour moi, que tout irait bien, qu’elle m’aimait depuis toujours, que tout irait bien…
Maman se tordait dans tous les sens, et j’entendais de nouvelles voix autour de moi, des voix inconnues qui lui parlaient pour la calmer. Mais maman était en colère, je le sentais bien. Cette colère me gagnait aussi et si je n’en comprenais pas les raisons, je voulais la vivre avec maman.
J’ai entendu papa lui parler durement. Ce n’était pas le ton doux et rassurant qu’il employait avec moi. Je sentais sa colère à lui et peut être un peu de peur. J’ai senti que maman ne voulait plus de lui à nos côtés et ça m’a fait peur alors j’ai protesté à ma façon et j’entendais les hurlement de maman puis les mots durs de papa puis une autre voix qui parlait durement à mon papa … où était l’amour dont maman m’avait tant parlé ?
Il n’y avait que colère, tout n’allait pas aussi bien que maman l’avait dit. Je suis née dans la douleur et le sang, j’ai hurlé ma rage au monde entier mais j’avais surtout peur de ces nouvelles couleurs qui étaient moins acidulées que dans le ventre de maman, j’ai hurlé ma frustration et ma terreur jusqu’à ce que je sente la caresse de la main de maman et sa voix rassurante qui me parlait comme un disque rayé comme je t’aime, comme je t’aime, comme je t’aime … maman avait raison finalement, c’était bon de se retrouver comme ça et j’étais bien tout contre elle, tout c’était bien passé.
J’ai découvert papa un peu plus tard, après que des inconnus m’aient torturée pendant de longues minutes. Il était silencieux mais je l’ai reconnu dès que je me suis retrouvée dans ses bras. Et puis une inconnue m’a de nouveau arrachée à lui. J’ai protesté comme je le pouvais. Et après une ultime torture, j’ai retrouvé maman. Quand on m’a posée tout près d’elle, un tsunami d’amour nous a emportées. Elle me parlait doucement « bonjour, je suis ta maman » elle pleurait mais je sentais que ces larmes n’étaient pas tristes. Il y a eu trop d’émotions ce jour là, tellement d’émotions que je me suis endormie contre le sein de maman.
Quand je me suis réveillée, papa me regardait attentivement et maman pleurait encore. Mais ses larmes étaient vraiment tristes. Papa triturait mes mains et plongeait ses yeux dans les miens que j’avais déjà immensément ouverts. Il mesurait mes mains, et il disait à maman des mots qui la faisaient pleurer plus fort encore.
Je n’ai pas compris tout ce que disait papa parce que je n’étais qu’un bébé, mais j’ai retenu le mot trisomie. Je l’ai retenu parce que quand il l’a dit, j’ai ressenti la peine de maman qui est venue me poignarder comme si nous étions encore une seule personne.
Mais maman était toujours la plus forte. Il y avait tellement d’amour en elle qu’elle arrivait à chasser toute la peine qu’elle ressentait et quand elle me serrait tout contre elle, je ne ressentais plus que ça, son amour, et je m’endormais tout contre elle, bercée de notre amour.
Maman me murmurait à l’oreille que nous étions nées le même jour. Je ne comprenais pas tout mais je n’oubliais pas ces mots. Nous étions nées le même jour, il faudra que je grandisse pour comprendre ces mots parce que les adultes, ils sont vraiment super compliqués.
Je crois que maman et papa se sont aimés très fort durant la première année de ma vie. Je le crois mais je n’en suis pas si sure. Je crois qu’ils m’aimaient tellement tous les deux, qu’ils ont fini par confondre tous les amours. De toute façon, j’en ai profité parce que c’était bon de grandir dans cet océan d’amour. J’étais le centre de tout, le centre de leur univers, mes sourires guérissaient tous leurs bobos et je souriais même en dormant.
Je passais la journée avec papa et j’aimais bien ça parce que je faisais tout ce que je voulais. Maman partait tôt le matin après m’avoir habillée, nettoyée et recouvert mon corps de baisers tout frais. Maman pleurait tous les matins en partant et je ne comprenais pas pourquoi elle était si triste parce que moi j’étais bien. Un soir, papa et maman m’ont assise devant une lumière vacillante que je n’avais pas le droit de toucher. Je les trouvais ridicules tous les deux, à me tenir les mains pour m’empêcher de toucher cette lueur jaune et attirante. Je les trouvais ridicules à gonfler leurs joues d’air qu’ils expulsaient dans la seconde.
J’ai voulu les imiter, pour leur faire plaisir, et leurs cris de joie m’ont presque fait peur. J’ai gonflé mes joues d’air et je l’ai expulsé. La lueur jaune vacillait dangereusement jusqu’à ce qu’elle disparaisse totalement dans un filet de fumée et les cris de maman et papa ont redoublé. Nous fêtions ma première année, avec elle s’envolait mes plus beaux souvenirs. Comme si en soufflant sur la bougie j’avais soufflé sur notre bonheur et qu’il s’était envolé avec la lueur jaune. Aussi éphémère et fragile.
Les disputes ont commencé. Ils criaient très fort et maman pleurait souvent. Qu’est ce que ça peut pleurer une maman ! C’est là que les tâches sombres sous les yeux de maman sont apparues. C’est là que j’ai vu un peu trop souvent maman se cacher pour pleurer. Je ne comprenais pas pourquoi elle se cachait tout le temps. Moi quand je pleure, j’aime bien le faire savoir. Je le fais bruyamment comme ça maman arrive en courant pour me prendre dans ses bras et effacer mon chagrin.
Mais maman, elle se cache. Elle le fait en silence mais moi j’entend ses larmes couler. C’est l’orage tous les jours à la maison. Les coups de tonnerre et puis des trombes d’eau. Je continue à sourire parce que maman aime voir mon sourire, et que j’aime celui qu’elle me donne en réponse. Je continue à sourire parce que papa s’occupe toujours de moi et me donne tellement d’amour ! Mais je sens qu’ils ont fini de confondre l’amour qu’ils ont pour moi avec le leur.
Il n’y a plus que colère dès qu’ils sont face à face. Alors moi je me glisse toujours entre eux pour les forcer à se taire parce que je n’aime pas les coups de tonnerre dans la maison. Et je déteste la pluie sur le visage de maman juste après. J’ai doublé mon temps de vie depuis que j’ai soufflé ma première bougie et que notre bonheur s’est éteint avec elle. Les cris sont notre quotidien, mais je n’arrive pas à ne plus les entendre.
Les cris et les larmes, dans les yeux de papa aussi. Mais papa, il est comme moi, il ne se cache pas. Il les montre et il est bruyant comme moi quand il pleure. Et j’ai mal pour eux. Je me souviens de la petite graine que j’étais au début, dans le ventre de maman et je retrouve toute la tristesse qu’elle ressentait lorsque personne ne voulait de moi.
Je ressens à nouveau ce besoin de sortir beaucoup trop tôt. La vie n’est pas drôle, maman s’est trompée. Alors juste avant de souffler mes deux premières bougies, j’ai décidé de mourir pour ne plus vivre la douleur de mes parents.
10 mars 2008
La plus belle des petites filles
J’ai presque deux ans, et je suis la plus jolie petite fille du monde. Ce doit être vrai, parce que maman me le dit chaque matin en me levant, chaque soir en me couchant. Et ce que je vois dans ses yeux, à maman, quand elle le dit, ce n’est rien que de l’amour alors je la crois.
Papa n’est pas d’accord. Il dit qu’elle va me rendre prétentieuse et moi je ne sais même pas ce que ça veut dire. Mais il est juste en colère après maman. Moi, je sais qu’il m’aime. Il n’a pas besoin de me le dire, il m’aime je le sais.
Elle a toujours le sourire maman. Dès qu’elle me voit, son visage s’adoucit en un immense sourire. Elle a toujours fait attention à ne pas m’effrayer maman quand j’étais un tout petit bébé. Elle n’approchait jamais brutalement son visage du mien. Elle venait se cacher dans mon cou parce que ça sent bon là, c’est elle qui le dit et moi j’adorais ça alors je poussais des petits cris de souris et je laissais tout mon corps gigoter de plaisir. Je sentais d’abord son odeur, et son parfum fleuri à maman, et j’attendais la pluie de bisous tout doux. Aussi frais qu’une pluie d’été.
Elle reste longtemps avec moi quand elle rentre du travail. Pourtant, je vois bien qu’il est tard, il fait déjà nuit dehors. Et je vois bien qu’elle est fatiguée. De grosses taches sombres se creusent sous ses yeux bleus et j’ai peur que ça lui fasse mal. Alors je pose mes doigts dessus tous les soirs, pour la guérir. Je voudrais bien que mes caresses aient le même pouvoir que ses bisous magiques quand je tombe et que je me fais mal. Mais on dirait que ça ne marche pas. Tous les soirs, les taches sombres sont là parfois un peu plus que d’autres. J’ai peur que maman tombe malade à cause de ces grosses taches mais je ne veux pas qu’elle le sache. Parce que si elle le savait, elle pourrait vraiment tomber malade. Alors je lui souris moi aussi, je lui tends les bras, et je fais comme si je ne voyais pas les larmes qui coulent sur ses joues. Parce que si maman sait que je les vois, elle les cache vite et elle parle vite, trop vite pour que je comprenne tout et je sens son cœur qui bat un peu plus fort et ça me fait peur. Alors je fais comme si je ne voyais rien, comme ça maman laisse couler ses larmes qui viennent mouiller mon cou.
Le soir, je n’ai pas envie de m’endormir. C’est qu’elle m’a manquée maman, toute la journée. Alors je retarde un peu plus l’heure de m’endormir pour l’obliger à rester avec moi. Elle me lit des histoires, me chante des chansons que je fredonne avec elle, me lit encore des histoires, va me chercher un peu d’eau, me chante une nouvelle chanson …. Et quand maman croit que je dors, elle s’en va tout doucement. Mais quand je la vois poser sa main sur la poignée, je me redresse sur mon lit et je l’appelle « maman ! ».
Quand il y a du monde chez nous, ça énerve maman que je fasse ça. Je le vois bien. Elle ne dit rien, mais elle parle plus vite et un peu plus fort. Elle oublie plein de mots sur mes histoires et moi je lui dis non ! Pour qu’elle recommence et qu’elle me dise les vrais mots. Je pense beaucoup dans ma tête, bien mieux que je ne parle. Je voudrais dire plein de choses à maman mais il se passe quelque chose dans mon cerveau qui bloque tous les mots. Alors je pleure quand je ne suis pas contente et comme je ne pleure pas souvent, le visage de maman se fronce. Il y a ce petit trait qui barre tout son front et là je sais qu’elle est triste maman, et qu’elle ne partira pas tout de suite.
Je n’aime pas quand il y a des gens chez nous, ils me volent ma maman, ils raccourcissent les histoires du soir, et maman n’est plus vraiment avec moi je vois bien qu’elle écoute ce qui se passe derrière la porte. Je n’aime pas les gens et je leur fais savoir. Personne ne peut me prendre dans ses bras. Le premier qui s’y risque, je lui fait ma sérénade favorite. Je pousse les cris les plus aigues du monde, et je fais couler de grosses larmes rondes sur mes joues en tendant les bras vers maman. Il y a cette barre sur son front et je sais que j’ai gagné, elle va me reprendre contre elle et je vais sentir son parfum fleuri et je vais sentir ses longs cheveux me chatouiller le nez et je vais pouvoir assassiner du regard celui qui a osé me prendre dans ses bras.
J’entends bien maman qui dit aux autres que je suis sauvage, j’entends bien qu’elle dit ça avec un ton d’excuse au fond de la gorge, et je sens son cœur qui bat très vite à travers les vêtements, comme quand je vois qu’elle pleure et des fois, ça me fait peur. Mais je veux rester sauvage, comme ça ils partiront plus vite et maman sera toute à moi jusqu’à ce que je m’endorme.
Papa et maman disent que je suis une petite fille équilibrée, parce que je ne pleure presque jamais et que je chantonne toute la journée. Papa dit que je suis équilibrée, et que ce sont les deux premières années de la vie d’un enfant les plus importantes. Les parents doivent lui offrir une vie calme et plein d’amour parce que toute sa vie d’adulte dépend de ses deux premières années de vie. Et bientôt, je vais avoir deux ans. Donc papa dit que je vais être une adulte épanouie. Pour leur plaire toujours un peu plus, je fais énormément de progrès tous les jours. Je parle, je parle beaucoup et très bien « pour une petite fille de son âge ». Ca aussi je crois que c’est vrai, parce que papa et maman le disent tout le temps, mais les gens qui viennent nous voir le disent aussi. Ce n’est pas pour ça que je vais les aimer plus.
Mais maman raconte aussi que j’ai marché tard alors qu’elle avait tout fait pour m’aider parce qu’elle voyait bien que j’en avais envie et que je pouvais le faire. Papa dit qu’elle est ridicule, et qu’elle ferait mieux de me foutre la paix. Et que c’est à cause d’elle si j’ai marché si tard, puisque je passe mon temps dans ses bras.
Elle ne comprend pas toujours tout ce que je fais maman. Moi je voulais rester le plus possible dans ses bras parce que je pouvais sentir son parfum fleuri et laisser ses cheveux me chatouiller le nez et que c’était bien plus drôle que de me casser la figure à chaque pas.
Maman aime bien raconter que je n’ai voulu marcher que lorsque j’étais certaine de ne plus jamais tomber. Elle a peut être raison. Mais je voulais surtout rester dans ses bras. Et puis un jour, j’ai attendu que nous soyons seules toutes les deux. Elle était assise sur le divan et elle me souriait. Mais moi, je voyais bien que c’était un faux sourire. Un sourire qui cachait la tristesse dans son cœur. C’était le jour, mais elle avait déjà ses grosses tâches sombres sous les yeux et ça, je savais que ce n’était pas normal. Alors je suis allée me cacher dans ma chambre à quatre pattes et j’en suis ressortie en marchant. Maman me laissait mes chaussures à la maison, pour le jour où je voudrais bien marcher.
Mes pieds faisaient tac tac à chaque pas, j’ai trouvé que c’était amusant. Mais maman n’a pas compris tout de suite que je revenais vers elle et en marchant. Elle était toujours assise mais elle tenait sa tête entre ses mains, comme si elle avait peur qu’elle tombe. Parfois je me dis que ce doit être lourd ce qu’il y a dans la tête des grands pour qu’ils la portent comme ça, entre leurs mains.
Mais mon tac tac a du sortir maman de ses rêves, elle a levé les yeux sur moi et elle s’est levée si brutalement, elle a poussé un tel cri que j’ai eu peur et j’en suis tombée sur les fesses. Je crois que j’aurais eu très mal s’il n’y avait pas eu la couche pour amortir le choc.
C’est pour ça que j’ai décidé d’attendre encore plus longtemps avant de ne plus avoir besoin de couche.
Quand papa est rentré de sa promenade ce soir là, maman a voulu que j’aille le voir sur mes deux jambes. Elle sautait sur place comme si c’était le plus beau jour de sa vie. Pourtant, elle me dit tout le temps que c’est le jour de ma naissance, le plus beau de sa vie. Elle m’énervait un peu à faire l’enfant plus petit que moi comme ça. Mais quand papa m’a vue marcher vers lui, il s’est baissé à ma hauteur et il m’a tendu les bras pour que je vienne m’y réfugier.
Et j’ai trouvé ça bien. Ils étaient heureux ce soir là mes parents. Et j’aimais bien les soirs comme ça parce que je les voyais se serrer l’un contre l’autre, je les voyais s’aimer. Enfin je croyais. J’aimais bien les soirs comme ça parce qu’ils ne criaient pas et je n’entendais pas maman pleurer. Ils venaient me coucher ensemble tous les deux, et j’avais l’impression que les tâches sombres sous les yeux de maman disparaissaient. Mais ça ne durait jamais longtemps ces moments là.
Aujourd’hui, j’ai presque deux ans et je suis la plus jolie petite fille du monde c’est maman qui me le dit et maman ne me ment jamais. Mais je suis aussi malheureuse, très malheureuse. Et je sais que maman le sait, parce que ses tâches sombres sont tous les jours un peu plus grosses et mes doigts n’arrivent pas à la guérir. Papa et maman n’attendent plus que je sois couchée pour se disputer. Ils crient tout le temps, tous les deux. Ils crient si fort que je dois me boucher les oreilles avec mes mains pour ne plus les entendre. Ils crient si fort qu’ils me font peur et je pleure de plus en plus fort. Jusqu’à ce que maman ne crie plus et se baisse pour me prendre dans ses bras et m’emmène dans ma chambre, au calme. Et j’entends papa qui lui dit « et voilà ! en plus tu fais pleurer ta fille ! »
Mais ce n’est pas maman qui me fait pleurer, ce sont leurs cris. Je voudrais tellement réussir à leur dire ça mais mon cerveau bloque toujours les mots dans ma gorge. Alors je pleure plus fort encore parce que ça me met drôlement en colère de ne pas réussir à leur dire que je ne veux plus qu’ils crient tous les deux.
Et j’entend papa encore qui dit à maman qu’elle peut être fière d’elle à être incapable de se contenir devant sa fille. Quand papa est en colère comme ça, je ne suis plus que la fille de maman. Et je sens maman qui serre les dents pour ne pas répondre. Je vois bien qu’elle fait tout pour rester calme parce que c’est seulement si elle se calme que je vais arrêter de pleurer.
Alors pour aider maman, je colle mes deux mains sur ses oreilles pour qu’elle n’entende plus ce qui l’énerve. Et maman elle met sa tête dans mon cou, là où elle dit que sa sent si bon. Et je sens ses larmes mouiller mon cou mais je ne dis rien pour que maman ne s’en aille pas. Et je m’endors comme ça, dans les bras de maman, avec son parfum fleuri et le chatouillis de ses cheveux.
Il fait nuit depuis longtemps, et je dors dans mon lit depuis longtemps. Je ne sens plus le parfum de maman, et des bruits me réveillent. J’ouvre les yeux, et je vois la lumière sous la porte de ma chambre. Et je les entends tous les deux, ils crient. Toutes les nuits, ils crient de plus en plus fort et ça me fait peur.