Au fil de l'eau

"Avant, j'avais des principes. Maintenant, j'ai des enfants."

29 juillet 2008

La crise du Yucca

Pourtant, j’étais bien dans mon sud sableux, avec le ciel étoilé au-dessus de mes grappes de fleurs blanches. Mais non, il a fallu qu’ils me mettent en pot. Me voici dans cet appartement sordide à l’air vicié par de stupides bestioles enfermées ou en semi liberté. Animal ou végétal, vous autres les humains nous préférez en cage.

J’ai eu beaucoup de mal à m’adapter mais j’ai vite compris que je ne craignais pas grand chose des canaris aux ailes coupées qui s’agitent dans leur prison dorée en me lorgnant de leurs petits yeux vitreux.

Il y a aussi ce stupide canin, mais il passe le plus clair de son temps aux pieds de sa maîtresse.

Par contre, le félin miniature, il a bien assaisonné mes journées ! Dans le genre envahissant celui-là, on peut dire qu’il s’est posé là !

Sa maîtresse avait poussé sa couche pour m’y installer et il a cherché à se venger de quelques coups de griffes rageurs. Je lui avais volé son emplacement stratégique, tout contre la baie vitrée et il ne lui était plus possible d’offrir son corps poilu aux premiers rayons de soleil. Il lui a fallu quelques semaines pour accepter l’inacceptable. C’est surtout lorsqu’il a compris que je souffrais terriblement du soleil direct qu’il a cessé de me harceler. C’était bien plus amusant de me voir endurer un tel supplice.   

Jusqu’à ce jour de juin où j’ai vu les yeux du félin miniature briller d’un je ne sais quoi qui ne valait rien de bon. Dès qu’Elle a quitté la pièce, il s’est collé à moi et a entrepris une danse frénétique qu’il voulait certainement enjôleuse. Il a reniflé ma base humide. Il a bravé l’interdit en sautant sur la terre et j’ai senti un liquide chaud couler le long de mon tronc.

Félin miniature venait de déclarer la guerre. Il s’était soulagé sur moi ! Et cette odeur ! Ciel cette puanteur !

« Je marque mon territoire » a-t-il affirmé d’un ton orgueilleux la dernière fois qu’il a aspergé la base de mon tronc de son liquide acide. La dernière fois qu’il est sorti tête haute, queue fièrement dressée. La toute dernière fois.

« Je suis bien obligé de marquer mon territoire, c’est ma nature. C’est pour qu’aucun autre mâle de ma race ne s’approche ». Quel mâle ? où il voit un mâle lui ? On est enfermés du matin au soir, 7 jours sur 7 ! personne n’entre et personne ne sort et il a besoin de marquer un territoire (le mien de surcroit) où aucun autre ne pourrait se risquer ?

Le lendemain, félin miniature a fait son petit tour chez moi, sourd à mes protestations. C’est là que j’ai décidé de lui rappeler que ce territoire était et resterait le mien. A ma façon. Avec mes armes. Mes feuilles acérés, aussi coupantes qu’une épée. Surtout pour un micro appendice pendouillant et s’offrant son dernier petit plaisir.

Slash ! D’un coup d’un seul, j’ai décapité l’intrus. Castré l’animal ! Et ce faisant, je rendais un fier service à sa maîtresse. Parce que l’odeur ….

Bon c’est vrai qu’au début, sa maîtresse n’était pas plus réjouie que ça. Elle a convoqué ses voisins et ils ont longuement étudié le phénomène. Le félin miniature castré, mes feuilles, le félin miniature castré, l’odeur …Ils ont appelé ça la crise du Yucca mais en fait personne n’y croit vraiment.

Depuis, félin miniature évite de se frotter à moi.  D’ailleurs, son besoin irrépressible de marquer son territoire est parti avec le morceau que je lui ai découpé.

Mais ce matin, stupide canin a fouillé ma terre de sa truffe baveuse. Et avant de s’éloigner de moi, il a levé la pate. J’ai senti un liquide chaud couler le long de mon tronc.

Sur mon territoire !

Et voilà, c’était ma participation au dernier atelier des Impromptus Littéraires.

http://www.impromptus.fr/dotclear/index.php

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27 juillet 2008

L'épicerie de quartier

Maman m’avait bien dit de ne pas sortir de ma chambre tant qu’elle ne serait pas venue me chercher mais j’avais faim.

 

La dernière fois que j’ai désobéi à maman, ça c’est assez mal passé alors j’ai attendu longtemps avant de me décider. J’avais dormi deux fois, j’avais même raté l’école ; je le sais parce qu’il n’y avait pas de dessins animés à la télé. Juste des émissions pour les grands. Il n’y avait plus rien dans le frigo et maman ne rentrait pas. Je n’avais pas le droit de sortir tant que maman n’était pas rentrée, mais j’avais faim. Alors je suis descendu à l’épicerie de quartier. Maman m’y envoie parfois et je dis à l’épicier de le noter sur le compte. J’aime bien l’épicier, il est gentil avec moi. Mais je pense qu’il est extra terrestre parce qu’il ne dort jamais, sa boutique est toujours ouverte. Alors comme j’ai quand même un peu peur qu’il m’enlève pour faire des expériences sur moi, je ne reste jamais trop longtemps avec lui. La dernière fois que j’ai désobéi, c’est l’épicier qui a prévenu la police, maman me l’a dit. Elle était drôlement en colère après lui parce qu’une dame m’avait laissé dans une famille jusqu’à ce que maman vienne me chercher. Longtemps après.

 

Je me souviens de ce jour là, parce qu’elle avait des gros pansements un peu partout et faisait la grimace quand elle se baissait. Elle m’avait dit qu’elle était tombée dans les escaliers et moi je pensais qu’ils devaient être drôlement hauts ces escaliers pour qu’elle se fasse aussi mal et que je reste aussi longtemps dans cette famille. Maman a longtemps été en colère après l’épicier, mais comme c’est le seul qui reste ouvert la nuit, j’ai eu le droit de retourner acheter à manger chez lui. Et puis la bonne nouvelle, c’était que maman avait décidé de travailler à la maison, c’était trop dangereux à son travail. Moi j’étais content, je me disais que je ne resterais plus jamais tout seul, qu’elle serait toujours là avec moi et que je n’aurais plus jamais faim ni peur.

 

En fait, c’est pas drôle du tout depuis que maman travaille à la maison. Des fois, je rentre de l’école et je croise des messieurs dans l’entrée qui sont toujours trop pressés et qui me bousculent sans me voir. Maman a beaucoup d’amis qui viennent la voir à la maison dans la journée et quand je n’ai pas école je dois rester dans ma chambre avec mes jeux vidéo. Et interdiction de sortir. Je n’aime pas comme maman s’habille pour discuter avec ses amis. Et puis des fois, il y en a qui poussent de drôles de cris alors je dois mettre mes écouteurs sur les oreilles avec le son de la console à fond, sinon ça me déconcentre. C’est maman qui m’a acheté les écouteurs parce qu’avant, la musique de mes jeux dérangeait ses amis.

 

Ca fait vraiment longtemps que je suis dans ma chambre. Il fait nuit dehors, j’ai faim. Peut être que maman a oublié de venir me chercher, des fois elle oublie. Alors je mets le son de ma console à fond, sans les écouteurs, comme ça elle viendra. En général, ça marche.

Pas ce soir. Personne ne vient. J’écoute. Il y a vraiment trop de silence.

 

Quand je suis entré dans la salle, j’ai vu que la porte de l’appartement était grande ouverte alors je l’ai fermée pour qu’elle ne claque pas à cause des courants d’air. Je suis allé dans la cuisine, pour me chercher à manger. En passant devant sa chambre, je l’ai vue allongée dans le noir et elle ne bougeait pas. Je l’ai appelée plusieurs fois et comme elle ne répondait pas, je suis entré dans la chambre. Doucement hein, elle n’est pas contente quand je rentre dans sa chambre sans son autorisation. Elle n’avait plus ses habits que je déteste, elle n’avait rien sur elle. Je la vois souvent toute nue maman, mais je n’aime pas la voir là, maintenant, comme ça. Je la secoue un peu, mais elle ne bouge pas. Elle est glacée alors je remonte le drap sur elle.

 

J’ai bien vu qu’il y avait du sang partout mais je n’ai pas eu peur parce que ça arrive souvent que maman saigne, elle se blesse en jouant avec ses amis. Je ne les trouve vraiment pas drôles leurs jeux. En plus, c’est injuste : elle me gronde quand je rentre de l’école avec du sang sur ma chemise parce que je me suis battu, mais elle a le droit, elle, parce qu’elle est adulte !

 

Je me suis souvenu que j’avais faim alors je suis allé dans la cuisine. Mais le frigo était vide. Maman avait du oublier de faire les courses. Ca m’embête qu’elle ne se réveille pas.

 

Ce n’est pas grave, je vais descendre voir l’épicier et il mettra ça sur le compte.

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M'y suis prise un peu tard, mais anniversaire oblige j'étais absente. M'enfin, j'ai tout de même voulu participer au dernier atelier des Impromptus Littéraires. :   http://www.impromptus.fr/dotclear/index.php?2008/07/21/4131-semaine-du-21-au-27-juillet-2008#co

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22 juillet 2008

Ce matin de trop

photo_coumarineOn y pensait depuis longtemps, les enfants et moi, mais je ne pouvais pas.

Ce matin, il m’a fallu une bonne heure pour apaiser ses angoisses. Le petit a voulu m’aider mais elle ne l’a pas reconnu. Il n’a pas pu éviter ses coups et lorsque je suis sortie de la chambre, les enfants m’ont lancé un regard lourd de reproches.

Le petit ne dort plus, les fugues de maman le perturbent de plus en plus. J’ai pensé qu’enfermer maman serait une solution, mais ses hurlements nocturnes le terrorisent. Jusque dans ces cauchemars que je peux rarement chasser d’un baiser. Ce sont ses sœurs aînées qui me remplacent dans un rôle qui m’échappe.

J’ai cru y arriver et rendre nos vies supportables. Je pensais même que Théo reviendrait si j’y arrivais. Théo est parti depuis deux ans déjà. Les enfants ne me l’ont jamais pardonné. Je vais les perdre eux aussi si je m’obstine.

J’ai essuyé le sang sur la joue du petit et réuni les bibelots de maman, ceux qui ont partagé les plus belles années de son autre vie. Son petit africain me jaugeait d’un regard mauvais, il semblait me hurler que j’avais bien trop attendu. J’ai préparé la maigre valise de maman et je les ai appelés.

On y pensait depuis longtemps mais je m’y refusais, jusqu’à ce matin. Ce matin de trop. Le sang sur la joue du petit.

Lorsqu’ils sont venus la chercher, maman serrait fort contre elle le collier que le petit lui avait offert alors qu’elle était encore sa grand-mère. J’ai cru lire dans ses yeux une lueur de compréhension, j’ai voulu lui parler, lui expliquer … Mais son regard s’est éteint, elle n’était déjà plus là.

Je me suis assise à même le sol, la tête entre les mains, dans la chambre vide des cris de maman et j’ai longuement pleuré. C’était comme si elle partait une seconde fois, je la perdais à nouveau.

Les enfants m’ont laissé le temps. Et puis le petit est venu me chercher, timidement, avec son regard d’enfant. J’ai caressé sa joue meurtrie et l’ai serré contre moi.

Pardon maman, j’ai choisi mon fils.

Et voilà. J'ai pu participer à la consigne 72 de Paroles Plurielles http://coumarine2.canalblog.com/

C'est une photo de Coumarine.

Et l'incipit  "On y pensait depuis longtemps"

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15 juillet 2008

Canicule - Troisième partie (et fin)

Deux paires d’yeux m’ont dévisagée longuement, comme si j’étais le messie ressuscitant les morts d’entre les morts.

D’une voix mal assurée, le petit a tenté de protester.

- Si tu voyais maman, si tu voyais comme elle pleure, tu ne pourrais pas croire à ce que tu dis. Et puis c’est elle qui nous l’a dit que papa allait mourir très bientôt et elle ne nous a jamais menti et elle nous a dit aussi qu’on devait s’y préparer. Sauf que je ne sais pas ce que ça veut dire se préparer moi. Je ne sais pas ce que je dois préparer et …

- Ta maman ne ment pas, mais c’est possible qu’elle se trompe. Et puis les parents ne peuvent pas tout savoir non plus des fois ils se trompent peut être que ton père va guérir.

Leurs yeux s’arrondissaient maintenant de tant de reconnaissance que cela aurait dû me mettre mal à l’aise. Mais j’étais si heureuse d’avoir réussi à éloigner leur encombrant chagrin que pas une seconde je n’ai pensé à l’horreur de mon mensonge, à tout l’égoïsme et l’insensibilité qui l’avait dicté.

Je n’avais aucune idée de ce qu’ils pouvaient ressentir. Encore eut-il fallu que j’aime un père mourant. J’ai tenté d’ajuster l’idée à ma mère mais l’ai évacuée vigoureusement. Il n’était pas question que le Mal me vole maman, il n’était pas question que le Mal me vole la joie de mes amis. Il n’était pas question que je m’identifie à eux.

- Tu crois ?

- Je ne crois pas, j’en suis certaine.

Et le reste de notre après-midi fut utilisé à parfaire mes talents de conteuse. Les histoires merveilleuses de cancers miraculeusement guéris se sont succédées. C’est que j’étais une grande moi, je savais déjà tout de la vie.

Un jour pourtant, mes amis ne sont pas venus au rendez-vous. Je les ai attendu longtemps sans oser frapper à leur porte. Trois jours durant, je suis venue au rendez-vous et les ai attendu, maudis, détestés … pas une seconde je n’ai compris, pas un moment je n’ai voulu comprendre.

Un soir, maman m’a dit que le père de mes amis avait été incinéré la veille. Elle parlait surtout de sa veuve, de son courage extraordinaire, de sa force et des vêtements rouges qu’elle portait ce matin. Devant mon air surpris, moi qui ai toujours connu ma mère vêtue de noir, elle m’a dit que la vie continuait et que ses enfants ne devaient pas porter le deuil d’un père disparu trop vite, qu’ils devaient continuer à grandir, à vivre, que le deuil se portait dans le cœur de ceux qui restent, pas dans leur tenue vestimentaire.

Il me restait quelques jours avant de partir en vacances, et j’ai retrouvé mes amis comme avant, comme avant la mort. Et nous n’avons jamais parlé de leur père. Ni de mes mensonges.

Nous avons naturellement repris le chemin des cabines téléphoniques, le pas léger malgré la canicule. Vigilante, je marchais à leurs côtés sans les quitter des yeux, mais les leurs pétillaient de malice comme avant.

Nous avons ouvert notre grand cahier et retrouvé le numéro de l’homme qui m’avait tant troublée.

Il semblait nous attendre, comme s’il était entendu que nous le rappellerions, comme si nous avions pris rendez-vous. Il nous a dit son nom mais je l’ai oublié. Je me souviens de sa voix suave, de toutes ces belles choses qu’il nous racontait. Il était devenu notre conteur, nos pièces glissaient dans la gueule de la machine au rythme de ses histoires. Son enfance, son adolescence difficile, la perte douloureuse d’un père avant d’être lui-même tout à fait un homme, son mariage et puis l’échec. Son manque d’enfant, son manque d’amour, et pourtant la merveilleuse sensation que sa vie était pleine, pleine de vie. Et puis l’amour à nouveau.

Il était devenu notre confident. Il consolait mes jeunes amis et ses douces paroles séchaient les larmes avant même qu’elles ne cherchent à s’échapper. Il leur redonnait le sourire lorsque leur chagrin devenait trop lourd. Il ne leur mentait pas, jamais, il les accompagnait en leur tenant la main, juste en restant au bout du fil.

Parfois, sa sagacité m’effrayait tant que je me demandais s’il ne nous épiait pas. Je regardais les immeubles autour de nous, m’attendant à tout moment à voir surgir son visage rigolard à l’une des fenêtres.

Il m’écoutait lui parler de mes premiers émois. Il me rassurait, me disait que j’étais ravissante, que oui je trouverais l’homme de ma vie un jour mais que j’avais bien le temps, que oui malgré ces lunettes en écaille qui dévoraient mon visage j’étais belle et j’allais être aimée.

Lui-même en portait des lunettes et il adorait le moment où sa compagne les lui retirait pour l’embrasser. Tant de tendresse dans ce geste … J’imaginais le geste, j’imaginais avoir ce geste tendre. J’étais tombée follement amoureuse d’une voix cet été là.

La veille de mon départ en vacances, j’ai offert mon grand cahier à mes amis et nous nous sommes quittés sans savoir que nous ne nous reverrions jamais.

L’innocence de mes 13 ans a tourné la page d’une histoire douloureuse qui n’était pas la mienne, j’avais un monde à conquérir de mes seuls sourires.

Allongée sur le sable chaud, j’ai laissé de jeunes garçons retirer mes lunettes pour déposer un baiser timide ou gourmand sur mes lèvres d’adolescente. Ils ignoraient qu’en fermant les yeux, c’était lui que je voyais et que leurs mots devenaient les siens.

Il avait éveillé en moi une sensualité qui ne m’effrayait plus, il m’avait révélée à un amour auquel j’avais droit. J’allais aimer, et être aimée jusqu’à ne plus entendre le son de sa voix, sans jamais l’oublier tout à fait.

Il m’avait montré le chemin, je l’avais laissé me guider et c’est ainsi que l’été devint ma saison préférée.

Et voilà la fin de ma participation à la saga de l'été proposée par les Impromptus Littéraires

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07 juillet 2008

Canicule - Deuxième partie

Mes deux amis étaient là, assis à m’attendre comme tous les jours.

Sans un mot, nous avons repris notre jeu là où nous l’avions arrêté. Enfin pas tout à fait. Juste un peu avant. Avant cette voix qui m’avait tant bouleversée. Etouffant dans la cabine sans air, sous un soleil de plomb, nous avons ignoré les gouttes de sueur dégoulinant sur nos tempes et avons composé, composé, composé. Chaque appel réussi nous arrachait le même rire de la poitrine parfois jusqu’aux larmes. Des rires aux larmes. Jusqu’à ce que je trouve qu’il y avait un peu trop de larmes dans les yeux de ma jeune amie.

Son petit frère ne semblait pourtant rien remarquer. Ou peut être ne voulait-il rien remarquer. Ou peut être ne remarquait-il plus.

J’étais loin de la sagesse des adultes (loin de la sagesse de ce petit frère), et encore assez enfant (bien plus que le petit frère) pour laisser ma curiosité naturelle prendre le pas sur la pudeur dont n’importe qui aurait su faire preuve en un tel moment.

Lorsqu’elle a décroché le téléphone j’ai vu une larme rouler sur sa joue déjà trempée. J’ai posé ma main sur la sienne, ai reposé le combiné à sa place initiale.

Ignorant le oh ! du petit, ignorant le regard rond de ma jeune amie, j’ai ouvert la porte de la cabine et un souffle brûlant a profité de la faille pour s’y engouffrer.

- J’étouffe. Et puis je veux savoir pourquoi tu pleures.

Leurs épaules ont du leur sembler bien lourdes tout à coup, elles se sont affaissées. Ces deux gamins encore imberbes avaient mille ans et en d’autres circonstances, j’aurais peut être pris mes jambes à mon cou pour les laisser là, de peur qu’ils ne tombent en poussière sous mes yeux.

Mais non, nous avons marché tranquillement dans un partait alignement.

- Je ne pleure pas je rigole !

- Te moques pas de moi, je sais encore reconnaître quelqu’un qui pleure. Et on ne retourne pas dans cette cabine tant que je ne saurais pas pourquoi tu pleures.

- C’est à cause de papa ? s’inquiète le petit frère.

- Tais toi !

- Quoi ? qu’est ce qu’il a ton père ?

- Il est malade.

- Tais toi je t’ai dis ! on avait promis à maman de ne pas en parler !

- Parler de quoi ? Qu’est ce qu’il a comme maladie ?

Elle pleurait tellement que le bruit de la rue a tout à coup disparu, mangé par ses sanglots.

Le petit a posé une main sur son épaule, main qu’elle n’a pas dégagé. Oups ! Ça devait vraiment être grave ! Parce que des gosses qui pleurent ensemble comme ça, frère et sœur, de concert, ça couve un monstrueux secret, quelque chose d’inavouable, un …

- Mon père a un cancer.

Cancer. Le mot était tombé comme ça, brutalement, comme une hache sur le tronc d’un arbre encombrant ; il hurlait en moi dans tout son interdit. Parce qu’en ces années, le cancer était si tabou que maman ne le prononçait jamais. Des fois que son malheur ne s’abatte sur nous et ne nous emporte. Maman parlait du « Mal » et j’entendais la majuscule qu’elle attribuait à ce mot tant il la terrifiait ; comme si en le personnifiant elle pouvait le chasser.

Aujourd’hui, j’aurais peut être demandé quelques précisions. Mais en ces années, nous nous contentions du mot. Lorsqu’il était prononcé. Il avait un cancer et ces pauvres gamins le savaient et avaient gardé pour eux ce terrible secret tout ce temps parce que ça ne se disait pas. Des fois que ça s’attrape. Parce que le Mal quand il touchait une famille il l’isolait du reste du monde. Jusqu’à ce qu’il triomphe et emporte sa victime.

Nous avons continué à marcher en trio impeccable, c’était surréaliste. Elle m’avait dit ça comme ça, et nous continuions à marcher malgré nos jambes devenues si lourdes.

Quelques reniflements plus tard, le nez rouge et les yeux plissés d’avoir tant pleuré, elle s’est mise à crier. Moi je l’aurais bien vue lever les bras vers le ciel comme dans les vieux films américains quand le héros s’effondre, ses genoux remuant la poussière dans leur chute, je l’aurais bien vue lever les bras au ciel et hurler son immense chagrin et toute l’injustice de ce qu’ils vivaient et toute sa colère. Si elle l’avait fait, je l’aurais laissée jusqu’à ce qu’elle en perde la voix parce que moi c’est ce que j’aurais eu envie de faire à sa place. Mais non, elle continuait à marcher et elle criait le calvaire de son père, la peine de sa mère, l’absence de son père et les sourires de sa mère tous les soirs, ces longs mois d’agonie, la maigreur cadavérique, les cernes sous les yeux de sa mère, le manque, toute cette injustice.

- Mon père va mourir et moi je passe mes journées à rire ! tu te rends compte ? J’ai mal dedans, j’ai tellement mal parce que je me dis qu’il va me manquer quand il ne sera plus là et au lieu de … je passe mes journées à faire des blagues et à rire !!!!!!!!!!!!!!

Ainsi j’avais enfin la raison de leur présence tous les jours à la même heure malgré la chaleur étouffante : leur maman partait à l’hôpital et eux ne supportaient pas de rester seuls dans le vide laissé par l’absence de leurs parents. Ce vide qui prenait toute la place. Alors ils sortaient chaque jour et ils me retrouvaient moi la grande qui ….. nan nan nan ! je n’en voulais pas moi de cette douleur. Je n’en voulais pas de leur peur, je ne voulais pas la voir ni l’affronter. Il était trop fort leur chagrin, il ne fallait pas que je le laisse m’engloutir c’était le leur, pas le mien.

D’un revers rageur, elle a essuyé ses larmes et sa morve puis a frotté son bras souillé sur sa hanche.

- Il va mourir tu comprends ?

Moi, je n’arrivais plus à luter contre les larmes et ma gorge me brûlait comme quand j’avalais trop vite mon chocolat chaud. Non, pire que ça.

Il ne fallait pas que leur malheur gâche nos après-midi. Si je les avais laissés m’emporter, nous aurions oublié la cabine téléphonique, nos poches trouées par les pièces, nos blagues et nos fous rires. Si je les avais laissés m’associer à leur peine, nous aurions passé nos heures à parler d’un mort pas encore mort mais déjà pleuré.

- Ben peut être pas. Peut être qu’il va guérir. Peut être que si on pense très fort qu’il va guérir, ben il va guérir.

Et voilà la deuxième partie de la saga de l’été proposée par les Impromptus Littéraires

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04 juillet 2008

Canicule - Première partie

La semaine venait de se terminer par une idée lumineuse : nous avions trouvé un merveilleux passe temps.  C’était l’année de la canicule. La toute première de ma vie d’enfant. J’avais une nouvelle amie cet été là. Début juillet ou peut être fin juin. Qu’importe. Je comptais les jours qui me séparaient de mon départ en vacances et j’avais une nouvelle amie.

Nous avons grandi dans la même cité pendant des années, mais nous vivions à côté, sans que nos chemins ne se croisent jamais. Elle était plus jeune que moi j’étais déjà au collège alors qu’elle n’était qu’en primaire. Nous ne partions pas à la même heure, nous ne rentrions pas à la même heure, nous n’avions ni les mêmes jeux ni même les mêmes amis.

Et pourtant cet été là, nous nous sommes rencontrées.

Je me souviens de son petit frère qui nous suivait partout et qui partageait nos fous rires. Trois pauvres esseulés dans la cité caniculaire. Quelque soit l’heure à laquelle je sortais, ils étaient déjà dehors. Je les croyais abandonnés, mal aimés, j’imaginais leur père à l’usine et leur mère cuvant ses bières en solitaire. Ils étaient toujours dehors, à toute heure, comme s’ils n’avaient plus de chez eux, comme si la rue était devenue leur unique refuge.

Ils étaient là, au pied de mon immeuble, ils m’attendaient. Et j’étais fière parce que c’était la première fois que je vivais ça, moi la petite fille sans véritable amie, moi la petite fille qui se débattait dans un corps d’ado venu trop tôt.

J’ai oublié les premiers jeux qui nous ont réunis. Peut être n’y en eu-t-il pas, peut être étaient-ce nos solitudes qui nous ont simplement réunis. Je ne sais plus si nous parlions. Sûrement pas. Sinon, j’aurais su bien plus tôt.

C’est à la fin de notre première semaine de rencontre donc que tout a commencé.

Chaque jour, nous nous retrouvions vers treize heures, nos déjeuners expédiés, nous nous retrouvions dans la chaleur étouffante de nos rues sans ombres, nos cœurs battant la chamade d’excitation, nous nous éloignions de notre cité d’un pas assuré comme trois fugueurs en mal d’amour, nos poches lourdes de pièces de monnaie et nous jetions notre dévolu sur la première cabine téléphonique.

Tous trois enfermés dans la minuscule boîte, à l’abri des regards indiscrets, les numéros les plus fous étaient notés sur un grand cahier à spirale puis composés dans un silence religieux, jusqu'à ce que l’un d’eux se déclare attribué, jusqu’à ce qu’une voix nous réponde.

Parfois, il nous fallait attendre de longues minutes avant le bon numéro. De longues minutes et une multitude de chiffres composés inlassablement. Glisser la pièce dans la fente, composer, retenir notre souffle, écouter les battements de nos cœurs exploser nos poitrines, respirer à nouveau lorsqu’un disque anonyme nous annonçait que le numéro n’était pas attribué, raccrocher, sursauter au bruit de la pièce retombant, récupérer la pièce …. Glisser la pièce dans la fente, composer …. Jusqu’à ce que la machine engloutisse enfin notre pièce : « allo ? »

Le jeu pouvait alors commencer, les blagues les plus folles et les plus stupides de gamins rongés par l’ennui se succédaient sans fin nous arrachant des hurlements de joie entrecoupés de nos fous rires innocents. Innocents ?

Nous avons certainement effrayé de pauvres femmes esseulées … étions nous si innocents ?

Un jour pourtant, le jeu prit une nouvelle tournure. C’était à mon tour de parler et une voix d’homme m’a répondu. Une voix grave, profonde, charmeuse qui semblait traverser tout mon corps, une voix si sensuelle qu’elle me fit connaître mes premiers émois.

Le propriétaire de cette voix comprit très vite la plaisanterie. Cet homme fut le premier à nous parler sans hurler, sans nous raccrocher au nez, cet homme fut le seul à nous déstabiliser en ne rentrant pas dans notre jeu.

- Alors ? Quel âge peux tu bien avoir ? Tu ne dois pas appeler de chez toi n’est ce pas ? Est-ce que beaucoup de gens sont tombés dans votre piège dis moi ? Comment t’appelles tu ? Ce sont tes amis que j’entends rire derrière ? Est ce que tu es aussi jolie que le laisse penser ta voix dis moi ? Tu n’as pas trop chaud dans cette cabine ?

Une forme de panique mêlée d’excitation s’est emparée de moi. Je me souviens avoir rougi jusqu’aux oreilles et avoir raccroché. Je regardais ma main encore posée sur le combiné, sourde aux protestations de mes amis, je regardais ma main sans y croire. J’avais raccroché ! je m’étais fait prendre à mon propre jeu.

- Mais tu es complètement folle !!!! pourquoi tu as raccroché comme ça ?

- Je … je … je ne sais pas pourquoi j’ai eu … j’ai eu peur !

- Peur ????????? peur ??? tu as eu peur ???? mais de quoi ?

- Je ne sais pas. J’avais …. J’avais l’impression qu’il me voyait.

Nous sommes retournés dans notre citée bétonnée en marchant si vite que nous courions presque. J’avais communiqué ma peur à mes nouveaux amis et nous ne pouvions pas nous empêcher de nous retourner régulièrement comme si nous voulions nous assurer qu’il ne nous suivait pas.

Ce jour là, nous nous sommes séparés sans un mot. Je crois bien que chacun de nous avait décidé de mettre fin à notre jeu téléphonique et que nous ne nous reverrions plus jamais.

La nuit fut étrange. Ma première nuit agitée, ma toute première nuit aux draps froissés, peuplée de rêves étranges … Maman s’est bien demandé pourquoi je n’avais rien avalé le lendemain matin au petit déjeuner. Soucieuse, elle avait posé une main fraîche sur mon front brûlant. J’étais en ébullition, et je n’ai pas protesté quand elle m’a contrainte à garder la chambre toute la journée jusqu’à ce que la fièvre tombe.

-          Ce doit être cette canicule.

Oui, c’était certainement cette canicule.

Seconde nuit tout aussi agitée, mais au petit matin ma décision était prise. J’avalais mon petit déjeuner puis mon déjeuner en comptant les heures qui s’était écoulées entre chacun. A treize heures, j’enfilais ma plus jolie robe, agrippais mon grand cahier à spirales et me jetais dans la cité étouffante.

J’ai trouvé l’idée lumineuse :-)

Cette semaine, les  Impromptus Littéraires nous ont proposé « d'écrire votre FEUILLETON DE L'ÉTÉ.

Celui-ci se déroulera sur 3 semaines :

3 semaines, soit 3 épisodes. Fin des "feuilletons" le dimanche 20 juillet à minuit. »

C'était donc mon premier épisode.

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03 juillet 2008

Vivre

Pendant sept jours et sept nuits, elle veilla sur ce qu’elle avait de plus cher au monde, ce tout petit être fragile qu’elle avait porté et nourri de son sein, ce tout petit être qui mourait sous ses yeux impuissants.

Au fil des jours, elle lui parlait de ce monde qui l’attendait, de ce monde qu’elle lui rendrait merveilleux. Elle lui racontait la plus belle planète de la galaxie, un monde coloré grouillant de vies, de l’eau à profusion douce ou salée, des terres accueillantes et verdoyantes, des plages au sable blond et chaud. Une planète vibrante de vie, tournée tantôt vers un soleil qui la réchauffe et l’éveille, tantôt vers une lune qui l’apaise et la berce.

D’une main tremblante, elle caressait son front et l’enfant plongeait en elle des yeux brûlants de fièvre. Durant sept jours et sept nuits, elle veilla sur sa petite fille que la vie voulait lui ôter trop tôt.

La septième nuit, l’orage se mit à gronder et elle raconta à son enfant sa conception. Il pleuvait ce jour là et ils avaient décidé de partir dans les bois vêtus de cirés et équipés de parapluies colorés, comme si un arc en ciel créé par l’humain allait crever le ciel bas et chargé. Ils ont marché durant des heures, et sont rentrés les bras chargés de champignons cueillis ici et là. C’est cette nuit là que son père et elle se sont aimés,  réchauffant leurs corps transis par le froid. C’est cette nuit là qu’elle fut conçue, dans l’amour.

La vie lui avait offert le plus beau des cadeaux, et la vie ne le lui reprendrait pas. C’était trop tôt ou c’était trop tard, ça ne pouvait pas arriver.

Epuisée par tant de jours et de nuits de veille, la mère s’endormit au côté du corps amaigri de son enfant et l’infirmière de nuit n’osa pas les séparer.

Après tout, personne ne savait si le nouveau traitement fonctionnerait, cette nuit aussi leur appartenait.

Je suis trop contente que Coumarine soit revenue sur les lieux de son crime et même si je n’ai pas encore l’esprit assez clair pour réfléchir sur un thème, j’ai eu envie de participer. En fait, c’est un peu un retour pour moi aussi puisque j’avais abandonné les ateliers ces jours-ci alors j’y vais tout doucement.

C’est inspiré d’une histoire vraie, un peu transformé, mais l’important pour moi aujourd’hui, c’est que ma petite fille aura 16 ans dans quelques jours.

La consigne, vous la trouverez ici : http://coumarine2.canalblog.com/

la photo, que je n'arrive pas à coller, vous la verrez sur PP, est de Françoise
empruntée au site collectif "en vert et contre tout"

Posté par Kaliuccia à 11:57 - Exercices d'écriture - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

10 juin 2008

Sur le rythme j'impulse

Les soirées filles devraient être remboursées par la sécurité sociale ! C’est le nouveau cri de guerre de Mathilde. A chacune de nos sorties hebdomadaires et ce dès que nous nous retrouvons sur la place du village, elle dresse un poing vainqueur vers le ciel sombre et scande fièrement son dernier slogan.

D’après Mathilde, les soirées filles auraient un effet bénéfique sur nos humeurs et nous économiseraient psychiatre, antidépresseurs, HP …

La première fois, nous étions amusées de la voir développer ses arguments avec autant d’ardeur.

Depuis, pour être honnête, nous commençons à saturer sévèrement. Je reprendrais bien une petite tournée de Xanax le vendredi plutôt que passer la soirée à me demander ce que je fou là, quand je serais mieux vautrée dans mon canapé avec mon dernier roman tout en sirotant un thé au réglisse.

Et puis si nos soirées filles m’économisent une visite chez le psy, elles vont bien finir par me coûter des frais d’avocat.

Ma douce moitié commence à pincer les lèvres lorsqu’il me voit me préparer. Il ne dit rien, bien trop orgueilleux pour ça, mais sa désapprobation vient me susurrer de muettes menaces de divorce.

Lui me verrait bien rester à ses côtés tous les week-end à écouter religieusement son silence. Sa soirée idéale se résumerait à me savoir assise devant la télé, au son pas trop fort, tandis qu’il pianote sur internet, écouteurs vissés sur les oreilles histoire de bien s’isoler du reste du monde. Donc moi.

C’est d’ailleurs pour donner un peu de couleur à ma transparence que j’ai commencé à sortir le soir. D’abord une fois par mois, ensuite toutes les semaines.

Pierre préfèrerait que je me couche avec lui, même si je n’ai pas sommeil. Il voudrait que je me laisse badigeonner de toutes ces crèmes qu’il a trouvé sur les sites coquins d’Internet, soit disant pour réveiller ma libido. Ces crèmes à l’odeur entêtante dont les draps sont écœurement imprégnés les soirs où il a envie de faire l’amour.

Ses tristes tentatives de séduction n’ont fait que me pousser un peu plus à l’extérieur, j’ai besoin de fuir notre quotidien pesant. Me sentir femme et non pas meuble, me sentir humaine et non pas juste un sexe.

J’ai longtemps envié le célibat de Mathilde et cette liberté que je n’ai pour ma part jamais connue. J’ai voulu ma part du gâteau et ai fini par cesser de refuser ses invitations nocturnes.

Seulement voilà. Je sors d’une cage pour m’engouffrer dans une autre où l’herbe n’est pas beaucoup plus verte.

L’autisme relationnel de Pierre me pèse, mais je ne suis plus certaine de lui préférer le dynamisme envahissant et rabaissant de Mathilde. Parce que Mathilde écrase de sa supériorité les amies qu’elle entraîne avec elle dans ses cavalcades fêtardes.

Tout particulièrement Julie et moi.

Mathilde se sent investie d’une mission humanitaire, celle de corriger tous nos écarts de langage, de la syntaxe à la grammaire, en passant par l’analyse de nos lapsus.

Elle me rappelle ma grand-mère qui me renvoyait mes cartes de vœux rougies de ses corrections. Chaque faute  était soulignée, chaque mot correctement orthographié était ajouté de sa main. Depuis, je hais les cartes de vœux.

Ce soir, comme touts les vendredis, Mathilde a imposé le choix du restaurant.

Et nous terminons la soirée dans un piano bar … et oui, toujours en suivant Mathilde.

La musique est bonne et entrainante, nos quarantaines bien tassées s’agitent sur la piste de danse.

Julie a bu un peu plus que d’ordinaire, peut être pour éviter de penser à sa petite dernière qui lui fait subir la plus magnifique crise d’adolescence du siècle. Et brusquement, bras en l’air et index dressés, Julie hurle « sur le rythme j’impulse ! »

Nous ignorons comme nous pouvons la moue critique de Mathilde. Mais une fois retournées à notre table, Mathilde commence à asticoter Julie.

-          Tu impulses quoi ?

-          Comment ça j’impulse quoi ?

-          Impulse, pousser quelque chose dans un certain sens. Alors que pousses tu et dans quel sens ?

L’alcool aidant, la question de Mathilde se perd dans nos cerveaux embrumés. Putain mais c’est pas possible, cette fille apprend le dictionnaire tous les soirs !

-          Qu’est ce que j’en sais de ce que j’impulse ? j’impulse c’est tout ! C’est joli comme mot non ? J’aime cette musique qui me donne envie de bouger, de danser, de me trémousser de …

-          Et bien en ce cas, contente-toi de dire que tu aimes le rythme de cette musique et ne cherche surtout pas à employer des mots que tu ne maîtrises pas. Ca te rend encore plus ridicule.

Le rire alcoolisé de Sylvie stoppe net la réponse cinglante qui me brûle les lèvres.

Julie est dégrisée ; des larmes d’humiliation viennent embuer ses jolis yeux.

-          Et voilà, comme d’habitude, dès qu’on te fait une remarque justifiée, tu pleures. Ca ne m’étonne pas que tu ais autant de mal à élever correctement tes enfants. Il faut de la personnalité pour ça. Si tu t’effondres au moindre obstacle, tu n’arriveras à rien.

J’ai toujours pensé que l’alcool nous révélait tels que nous étions. Sylvie, stupide, continue à ricaner comme une collégienne et en renverse son verre de Cherry. Julie laisse exploser toute sa sensibilité et de grosses larmes roulent sur ses joues. Mathilde, elle, doit être bien malheureuse pour être aussi méchante et blessante. Et moi bien lâche pour ne pas intervenir.

Joli groupe que nous formons là !

Je rentrerais bien chez moi mais il y a Pierre et ses silences oppressants, je le vois préparer ses crèmes poisseuses et je ressens le vide de nos vies, sans enfants. Je suis incapable de rester là malgré tout. C’est la dernière fois que je sors avec Mathilde, elle m’accable autant que Pierre.

Celle-ci a abandonné Julie pour la piste de danse. Sylvie continue à rire toute seule, les yeux dans le vide. Alors je tends une main timide à Julie et l’entraîne dehors.

Nous laissons à Mathilde le soin de régler nos consommations puisque Sylvie sort toujours sans le moindre sous et nous marchons dans la rue déserte sans échanger le moindre mot. Je ne sais pas comment se terminera cette soirée, mais cela se fera sans Mathilde. Tout comme le reste de nos vies.

Je crois bien que je vais envoyer un petit mot à Brel pour qu’il change les paroles de sa chanson. Il faudrait vraiment que Mathilde ne revienne plus.

Et donc voici ma dernière participation à l’atelier des Impromptus littéraires qui pour une fois, n’est pas glauque :-)

Posté par Kaliuccia à 18:07 - Exercices d'écriture - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 juin 2008

La pièce était trop calme

La pièce était calme, trop calme, pour engager une conversation ou développer une pensée cohérente.

J’étais angoissée, bien trop angoissée pour réfléchir. Et cette main, pesant sur ma poitrine à me couper le souffle ; les tremblements incontrôlés de mon corps, la sensation de chaleur désagréable qui se propageait dans mes membres ; gorge serrée, mains moites, l’air me manquait. 

Les regards refusaient de se croiser. Je laissais glisser le mien sur les autres occupants de la pièce avec la terrible sensation qu’elle devenait trop petite pour nous tous. Les murs vides se resserraient lentement, compressant l’air qui commençait à se raréfier. J’aurais voulu parler mais les mots s’interdisaient de franchir mes lèvres sèches. Je les suppliais silencieusement, mais personne ne semblait s’apercevoir du glissement lent des parois. Je me demandais si nous allions mourir asphyxiés ou broyés, je me demandais si nous allions mourir tous en silence sans nous voir ni nous toucher, si nous allions rester chacun enfermés dans notre solitude jusqu’à la dernière seconde ou …

J’ai fermé les yeux si fort que j’en étais éblouie lorsque j’ai entrouvert à nouveau mes paupières endolories. 

Les murs avaient repris leur place et l’air saturait à nouveau mes poumons, ils n’avaient rien vu. Nous quittons le passé et plongeons dans un présent commun que nous refusons de partager. Ils gardent tous les yeux rivés sur leurs mains sagement posées à plat.

Je donnerais n’importe quoi pour fumer une cigarette avec un bon verre de rhum bien fort. La chaleur de l’alcool dissiperait celle de mon malaise et peut être que je pourrais alors trouver le courage qui me manque. Qui semble nous manquer à tous.

Nous sommes là pour les mêmes raisons, nous portons la même honte d’un livre qui se referme, plus ou moins dans la douleur, plus ou moins dans la violence. Je reconnais les couples à leur éloignement, à cette obstination qu’ils ont à se tenir à l’opposé l’un de l’autre et surtout pas face à face. A l’espace qui sépare des corps qui se sont tant aimés dans un passé pas si lointain. Ce calme n’est qu’un leurre ; bien des colères grondent je les sens. Elles glissent sur moi, sinueuses, vicieuses, mais la mienne est si forte qu’elle semble les effrayer et finit par les chasser. 

Je suis la seule à être seule. Il ne viendra pas. Au nom de notre fille, je m’accroche à cette pensée. S’il ne vient pas, je saurais le chasser de notre vie et nous en protéger. A tout jamais.

Les hauts parleurs crachent froidement mon nom. J’abandonne les regards fuyants et quitte cette pièce trop lourde des douleurs de chacun. Le juge m’attend mais ne lève pas les yeux lorsque je pénètre dans son minuscule bureau. Cela fait deux heures que des dizaines d’inconnus s’entêtent à ne pas me voir. Cette sensation d’être inexistante me rend plus fragile encore. Je pense à ma fille. Je dois être forte pour elle, pour que son innocence égaye nos vies jusqu’à ce que l’âge finisse par la lui ôter.

Derrière moi, la porte s’ouvre avec violence. Enfin le juge lève les yeux mais il regarde par dessus mon épaule. Je n’ai pas besoin de me retourner, je sais que c’est lui. Il est venu. J’ai envie de disparaître tout à coup et comme s’ils avaient entendu ma prière, les murs se resserrent à nouveau.  Mais ils me délivrent. Ils viennent me délivrer de lui.

Je crois que j’aimerais le voir mourir un peu avant moi, j’aimerais voir la surprise dans ses yeux sombres et moqueurs, j’aimerais voir la peur. La sienne et non plus la mienne qui s’y reflète.

La voix du juge, sèche et autoritaire me ramène à la réalité. La pièce a reprit ses formes. Déjà, madame le juge, je te déteste.

Il se glisse à mes côtés. Il m’enveloppe de ce regard possessif que j’ai fini par haïr. Un sourire mauvais se dessine sur ses lèvres lorsqu’il aperçoit la marque violacée sous mes yeux. Sa première et dernière marque. Sa toute première et toute dernière victoire physique. Il est plus fort que moi et je le sais.

Je pense à ma fille en qui je puise tant de force, à son amour d’enfant à son sourire charmeur et je l’entends chantonner doucement de sa voix claire et apaisante.

Il se penche vers moi et je retiens avec peine un hoquet de dégoût. L’après rasage bon marché me soulève le cœur. Il sait combien je déteste cette odeur, il s’en est aspergé. 

Et il me susurre d’un ton suave, en appuyant chaque syllabe pour que je m’en imprègne, sans se défaire de son sourire : salope, je vais te le faire payer, ton cauchemar ne fait que commencer.

Je n’ai pas voulu le croire. Mais il avait raison. Une longue descente aux enfers commençait.

Ceci est ma particpation pas joyeuse au dernier atelier des  Impromptus littéraires Tain vous verriez les autres textes, vous en baveriez d'envie !

Posté par Kaliuccia à 16:34 - Exercices d'écriture - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

27 mai 2008

Trahison

Allez hop, c'est terminé pour la semaine, voici ma participation à la consigne 70 de Paroles Plurielles à lire ici : http://coumarine2.canalblog.com/archives/2008/05/21/9269111.html#comments

Je sors du garage avec une épouvantable migraine.

Ce matin, pourtant, j’allais bien. J’ai déposé Mathilde à l’école et puis j’ai décidé de retrouver Paul. J’aime le surprendre.

Les poupées dansent paisiblement dans mon champ de vision. « Papa, maman, Mathilde » chantonne la voix de ma fille dans ma tête ; trois balles de ping-pong qui rebondissent douloureusement. La lame brille, vengeresse, lorsque je coupe la cordelette reliant les poupées au rétroviseur.

Je roule vers le studio de Sophie, la trop jolie collègue de Paul. Je la soupçonne d’être la propriétaire des cheveux blonds, trop longs pour être les miens, qui rampent sur la veste de Paul ces derniers temps.

Je n’attends pas longtemps. Je les vois tous les deux, insolemment heureux, tandis que la porte du garage s’ouvre lentement. Je m’y engouffre.

Ils se figent en m’apercevant. Il ouvre la bouche mais je ne lui laisse pas le temps de me mentir. Je le saisis à bras le corps et découpe méthodiquement ses membres un à un dans une rage froide. Ils tombent à mes pieds, dans un bruit mat. Chaque coup de lame lui arrache des cris un peu trop aigus et je le trouve terriblement ridicule. Le sang gicle, pas assez pour m’arrêter.

La courageuse Sophie s’extrait de la voiture pour s’enfuir. Elle a raison. Ma propre fureur m’effraie. Paul me dévisage, horrifié. Il étouffe un hoquet émétique. Son regard m’insupporte ; j’incise chaque œil. Et je termine par la tête, tranchée net. Ne reste qu’un tronc informe que j’enfonce sauvagement dans sa bouche. Quelques brindilles pendouillent, grotesques, au bout de ses lèvres.

Une sorte d’étau commence à faire pression sur mon crâne. Mon Dieu cette migraine ! Je m’éloigne en l’entendant hurler « tu es complètement folle ! » Et je souris.

Il faudra que je soigne la plaie que je viens de me faire sur la paume. Je n’ai jamais su me servir d’un cutter ! Je suis rentrée chez moi avec deux poupées que j’ai posées sur la cheminée. Maman et Mathilde … papa n’est plus qu’un débris.

Posté par Kaliuccia à 17:18 - Exercices d'écriture - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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