Au fil de l'eau

"Avant, j'avais des principes. Maintenant, j'ai des enfants."

23 avril 2009

Régime !

Je les haïssais l’un comme l’autre. Je voulais les détruire, les piétiner à les réduire en miettes. Je voulais y mettre le feu et regarder les flammes les ronger, les plonger dans un bain d’acide et les regarder se dissoudre lentement. Que ce supplice soit interminable et douloureux. Que je me délecte de ce spectacle.

Un supplice sans fin, aux couleurs de ma vie d’alors. Je haïssais ce miroir qui me renvoyait l’image d’une détestable enveloppe. La graisse qui s’incrustait sous chaque millimètres de ma peau. La graisse qui déformait, enrobait et courbait ce corps qui me révulsait. J’avais la nausée des rondeurs ricanant dans mon pitoyable reflet.

Je haïssais cette balance qui me narguait chaque matin. Un pied puis un autre. L’aiguille qui s’envolait furieusement avant de tanguer un peu à droite, un peu à gauche et terminait sa danse sadique, tremblante, avant de me hurler les chiffres fatidiques.

Je les haïssais, l’un comme l’autre. Mais ils sont devenus ma drogue. Mes meilleurs amis, les seuls que je puisse interroger à toute heure, mes meilleurs alliés dans le nouveau régime que j’offre à mon corps comme une dernière chance.

Maman ne voit pas ça comme un cadeau. Elle dit que plutôt qu’offrir, j’inflige. L’an dernier, elle a mit la main sur les cachets que j’avais commandé sur Internet et les a jeté dans les toilettes. Elle criait ce jour là que j’étais complètement folle, que j’allais mourir, que j’étais bien trop jeune pour me lancer dans un régime, que d’ailleurs j’étais déjà maigre à faire peur.

…Maigre  ? Maman me voit avec son cœur, pas avec ses yeux. Pour elle je suis toujours le nourrisson qu’elle doit protéger en lui enfilant des gants pour qu’il ne se griffe pas. Et en le gavant à l’écœurement. Maman ne voit pas ce que je vois, moi, dans le miroir. Tout ce gras autour de la taille, sur les bras et sur les cuisses…

Bien trop jeune ? Je refuse de lui ressembler plus tard, je refuse de perdre le contrôle sur mon corps comme elle l’a fait. C’est maintenant ou jamais.

Grâce à Marion, j’ai pu me procurer de nouveaux cachets. Je la soupçonne d’ailleurs de me jalouser, Marion. La dernière fois qu’elle est venue pour m’apporter les cours de la semaine passée, elle m’a regardée sans rien dire et a tenté de masquer une grimace. Après réflexion, j’ai bien compris que son dégout ne m’était pas destiné, elle se le réservait. J’ai réussi là où elle a échoué. Elle a perdu le contrôle.

Ce matin, ma balance mon amie m’annonce fièrement un kg de moins. Encore cinq et je pourrais recommencer à sortir. J’irais mieux, je le sais. Je pourrais à nouveau marcher sans trébucher sous mon propre poids, je pourrais même reprendre les cours et ça rassurerait maman. Et peut être qu’en me voyant revivre, elle arrêtera avec ses grands discours psy sur les ados – et que sait-elle des ados ? – qui cherchent à disparaître à travers leur régime. Peut être qu’on ne s’engueulera plus tous les soirs à l’heure des repas et qu’elle ne m’imposera plus cette nourriture écœurante dont la puanteur imprègne chaque mur de la maison. Tous les murs sauf ceux de ma chambre. Pièce que j’ai réussi à préserver depuis que j’ai décidé de ne plus la quitter.

Miroir oh mon miroir, regarde comme je suis belle. La graisse perd le combat. Je reprend le contrôle. 30 kg. Encore cinq. Plus que cinq. Et je n’aurais plus jamais faim.

C’était ma participation à la dernière consigne des Impromptus, ici :

http://www.impromptuslitteraires.fr/dotclear/

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05 mars 2009

Le prédateur

Vite vite ! ferme la porte !

Enfin seuls pour quelques précieuses minutes. Avec toute la ferveur de nos jeunes années, nous préparons notre jeu favori. La mise en place est longue mais tout aussi excitante que le déroulement qui va suivre. Chaque petit soldat a une place bien définie. Nous remplissons les carrés noir et blanc du sol de sa chambre, tout en respectant la ligne imaginaire qu’il a tracé pour délimiter nos troupes.

Je suis plus longue que mon frère pour positionner mon armée et je sens déjà son agacement monter. Avant de poser mes soldates, je les tourne et les retourne entre mes doigts, je les observe l’œil critique. Celui ci est trop vieux, celui là est vraiment laid et lui ne tient plus debout ... Je prends toujours mon temps, pour tout. Ce qui ne me rend pas plus efficace, hélas. Je manque encore d’aisance et parfois un mouvement de mon pied balaie la dizaine de personnages que je viens tout juste d’installer. Ca me fait penser à la serviette dans la salle de bain. Mais que vient faire la serviette de la salle de bain dans notre jeu de guerre ? C’est tout moi ça, toujours à me déconcentrer. Pour gagner du temps, mon frère replace les soldats gisant au sol après mon passage. Je crois bien que j’ai oublié de l’étendre. Je crois bien qu’elle est tombée elle aussi et qu’elle est restée en boule, la serviette …

Il va chercher l’énorme baril cylindrique, celui que maman lui a donné et qui sent encore la lessive qu’elle utilise pour laver nos vêtements – comme la serviette, celle que j’ai laissée humide et en boule, sur le sol de la salle de bain – nous y plongeons nos mains, jusqu’aux coudes, pour en extraire un maximum de billes. Des billes de toutes formes et de toutes couleurs, celles qu’il gagne à la récré et que je perd le jour suivant. Celles qui sont si belles et si rares que je n’ai pas le droit de les jouer. Celles qu’il a jouées un soir après l’école, dans le parc de la cité, ignorant mes larmes et mes suppliques. Des centaines de billes et de calots étaient en jeux dans l’immense pot creusé dans la terre, il avait joué tout son butin sur une seule pichenette. Et il avait gagné.

Nous voici installés derrière nos armées sagement alignées, les billes plein les poches et le jeu commence. Moi dos à la porte de sa chambre, lui sous sa fenêtre. Comme je suis plus jeune et qui plus est une fille, il me laisse commencer. J’en oublie la serviette, que j’ai peut être rangée tout compte fait, et me laisse entrainer dans la bataille sans merci que nous allons nous livrer. Mes billes couchent une dizaine de ses soldats de tête et je pousse un hurlement de victoire.

-          Chuuuuuuuuuuuuuut ! si les voisins t’entendent et qu’il l’apprend, ça ira mal pour tes fesses !

Je pouffe au mot fesses en haussant les épaules. Je n’ai pas peur, je sais qu’il est sorti. Mais son évocation assombri quelques secondes notre partie endiablée. Quelques petites secondes durant lesquels nous tremblons comme deux faons qui hument un parfum de prédateur.

D’un coup de bille, d’un seul, il réduit à néant ma troupe de tête. Plus de 20 soldates gisent à terre. De toute façon, je ne les aimais pas ceux-là. Un air de défi plane dans la chambre soudain silencieuse, il m’a eue par surprise et ma vengeance sera terrible.

Les uns après les autres, nos soldats s’écroulent sans un cri, nous arrachant quelques rires joyeux lorsque l’un d’entre eux vacille. Nous le regardons, le souffle coupé, priant l’un pour qu’il tombe, l’autre pour qu’il retrouve son équilibre. Et le jeu reprend de plus belle. Je vais le battre, il faut que je le batte, je dois le battre. Je ferme un œil et vise le petit tas sur le carré noir, composé de ses pièces favorites. Un baiser sur ma bille que je pose au sol, le majeur coincé sous le pouce, je frappe tellement fort que mon ongle semble s’enfoncer dans sa propre chair. Mais je ne bronche pas. Le moment est trop important. Le monde s’arrête de bouger quelques instants, ne reste que ma bille qui roule sur le carrelage. Et tout s’écroule.

Ca commence par mon dos, une douleur si violente que je retiens à grand peine un hoquet nauséeux. Elle se diffuse et irradie tout mon corps. Je regarde mon frère et constate que nous avons certainement lui et moi le même air douloureusement surpris. Comment est-ce possible ? peut il ressentir la même chose que moi au même moment ? Ce n’est qu’à son rugissement que je comprend et réalise sa présence, dans mon dos. Après qu’il ait ouvert la porte à toute volée et que celle-ci percute mon dos.

C’est le retour du prédateur et il brandit l’objet de sa colère. La serviette, celle que j’ai oubliée humide et en boule dans la salle de bain. Déjà les yeux me piquent et un incendie ravage mon ventre. Nous n’avons pas le droit de soutenir son regard, mais je sens le sien posé sur moi quand il demande au coupable de se dénoncer. Des larmes s’échappent alors que je secoue la tête doucement. De droite à gauche. Je lui ai toujours menti, d’aussi loin que je me souvienne, je lui ai toujours menti. Même la main dans le sac, je lui mentais. La peur était plus forte que ce que me dictait ma raison.

Je n’ai pas besoin de lever les yeux pour savoir que ce n’est plus sur moi que les siens sont posés. Je ne sens plus ce poids peser sur moi, je le sens se déplacer sur mon frère. Qui échange avec moi une surprise muette. Qui reste lui même silencieux. Qui ne nie ni n’accuse. Juste, baisse la tête en soldat vaincu.

J’ai vu mon frère soulevé du sol. Et sur son visage, j’ai pu lire la peur. Celle qu’ont les enfants la nuit, lorsque l’obscurité de leur placard nourrit leur imagination trop galopante. Celle qu’a eu Julie, ma meilleure amie, hier après midi à l’école lorsque ce gros chien est entré dans la cour de l’école. Celle qu’aurait un faon, lorsqu’il reconnait cette odeur si particulière, si son faciès pouvait exprimer une émotion. Celle que moi même je devais avoir ce jour là et les années qui ont suivi. J’ai entendu chaque coup qui m’était destiné s’abattre sur mon frère. Il les a reçu dans un silence de mort. A travers mes larmes, je voyais son corps sursauter sous les assauts, ne cherchant même pas à se protéger. Il n’en avait pas le droit.

Il a quitté la pièce nous laissant hébétés. Nos soldats étaient éparpillés sur le sol, pas un n’avait survécu à l’offensive finale. Au parfum de la peur s’est mêlé celui de la haine. La notre. Chaque jour, nous perdions de notre innocence et de notre candeur. Chaque jour, il grignotait notre enfance.

Je rêve souvent de sa chambre, lui qui ne la partageait avec personne. Je revois les étagères pleines de livres scolaires, son bureau toujours en bataille, sa commode d’où pendouillait des jambes de pantalon précipitamment entassés, son lit impeccablement fait et le carrelage froid de sa chambre régulièrement ciré. Je rêve que je la retrouve, cette chambre, en adulte, qu’il y fait toujours aussi froid et que son odeur y règne encore. Je l’attend pour une nouvelle bataille. Pour terminer toutes celles que nous avons du laisser en suspens.

Et aussi lui demander pardon pour toutes les serviettes et la lâcheté de mes 8 ans.

Voilà un moment, encore une fois, que je ne participais plus à leur atelier.

http://www.impromptuslitteraires.fr/dotclear/

Vous savez quoi ? ça me manque. Vivement que je retrouve du temps pour ça.

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23 janvier 2009

Souvenir d'école

L’air est si lourd, si moite dans la classe que même la règle qui vient d’échapper aux mains de mon voisin semble mettre un temps infini à flotter dans les airs avant de s’écraser sur le sol.

Le seul mouvement que je m’autorise est le va et viens d’une feuille double petits formats à grands carreaux retirée de mon classeur. Je transpire à grosses gouttes et des auréoles sournoises se dessinent déjà sur mon tee-shirt. Même ma peau me semble trop lourde à porter.

Profitant de l’appel, je pose des noms sur les visages de mes nouveaux camarades.

Je n’ai jamais vu de classe aussi colorée de toute ma vie d’élève. De là où je viens, nous portions des vêtements gris comme le temps pour cacher nos peaux blafardes. Ici, les peaux noires s’égayent de robes vives, de bijoux étincelants, de sourires éclatants de blancheur.

C’est mon premier jour d’école en Afrique, fraichement débarquée de ma banlieue. Le choc pour la petite Européenne protégée que je suis. Le seul contact que je n’avais jamais eu avec la pauvreté était ma rencontre avec les deux clochards de ma cité. Ils avaient choisi ce mode de vie qui nous semblait si pittoresque. Nous échappions à la surveillance de nos parents pour aller partager nos gouters avec eux, assis à même le sol à la porte de leur cabane faites de branches et de bâches. Ils sentaient l’alcool et la crasse, ils étaient certainement couverts de puces et de poux, mais c’est avec eux que nous passions les meilleurs moments de nos journées. Nous jouions aux pauvres. Nous n’étions pas cruels, nous étions des enfants.

Le jour où j’ai posé le pied sur le sol Africain, j’ai compris que j’étais une privilégiée.

Après avoir terminé l’appel, notre professeur se présente. J’ai oublié son nom mais je me souviens de sa grande taille et de ses larges épaules. De sa peau aussi blanche que la mienne. De sa barbe sombre qui le rend si sévère et de ses cheveux en batailles. D’une voix grave et forte, il commence son cours d’histoire. Napoléon. Il marche de long en large sur l’estrade, prend une craie pour noter quelques noms au tableau, puis la lance sur la tête d’un élève distrait et nous étouffons nos rires. Il traverse les rangs en posant ses longs doigts sur nos livres pour appuyer son discours de photos ou d’extraits de textes. C’est lorsqu’il arrive à mon niveau que je remarque qu’il lui en manque. Il est amputé des deux index, à moins que ce ne soit une malformation, je n’ai pas le temps de m’y attarder.

Aussitôt, je me suis rappelée mon arrivée sur ma nouvelle terre d’accueil, la traversée de la Médina et les mendiants aux nez rongés par la maladie, les enfants mutilés en haillons qui frappaient sur les vitres de la voiture pour nous libérer d’une pièce. Tant de pauvreté, de misère et toujours le même sourire découvrant des dents éclatantes. Lorsqu’il y en avait.

Une légère douleur interrompt mes pensées et je ne peux retenir un cri de surprise en portant la main à mon front. Il est rougi par la craie qu’il vient de me jeter tout en continuant son monologue.

Rouge pour les blancs, blanche pour les noirs, il voulait laisser une trace.

-          Et je vous signale ….

Par la suite, nous nous sommes habitués à cette expression qu’il aimait à utiliser en haussant un peu plus le ton, comme s’il n’était pas dupe. Il savait que nos jeunes esprits vagabondaient parfois durant le cours et il retenait à nouveau notre attention par cette formule. De nouveaux rires parcourent la salle et il fait mine de ne pas les entendre.

Mes pensées me rattrapent et je retourne dans la Médina.  J e me revois rentrant chez moi et me jetant sur mon lit en pleurant toutes les larmes de mon corps. Deux ans, j’avais deux ans à vivre ici, je n’y arriverais jamais. Je ne veux pas voir toute cette misère. Mais le temps fait bien les choses. Il y a eu le marché et ses parfums enivrants, le cabanon au bord de la mer, les pêcheurs du village voisin et la pirogue qui portait mon nom, la danse du ventilateur autour du feu, les gourmandises que nous achetions dans la rue malgré l’interdiction de nos parents, les mains plongées jusqu’au coude dans la semoule pimentée, la vie fait bien les choses.

-          Et je vous signale ….

Cette fois-ci, j’échappe à la craie. Rires étouffés dans la salle de classe, je les ignore, tout autant que mon professeur.

Je vagabonde à nouveau. Je ne sais pas si je vais pouvoir m’intégrer dans cette classe. Ils se connaissent depuis toujours. Il n’y a que trois garçons pour vingt filles et ils sont aussi stupides que des gamins de trois ans.

-          Et je vous signale …

La cloche sonne qui annonce la fin du cours dont je n’ai pas suivi grand chose. Je le paierai au contrôle surprise de la semaine suivante, avant de devenir sa meilleure élève. Ses mots se perdent dans le brouhaha qui remplit la classe et je comprend enfin les rires étouffés qui n’ont cessés de secouer les épaules de mes camarades de classe.

A chaque « et je vous signale », lorsqu’il ne jetait pas une craie, notre professeur levait ses deux mains en l’air et pointait deux doigts vers le plafond écaillé. Démuni de ses index, c’était ses majeurs qu’il dressait, provocateurs, pour appuyer ses paroles. Et j’ai rejoins alors le concert de rires silencieux de mes camarades.

Comment vous dire ? nous ne nous moquions pas, pas vraiment. Le rire est le propre de ce peuple que j’ai appris à aimer en vivant à ses côtés. Ils rient de toutes les tragédies parce qu’il ne peut rien leur arriver de pire que ce qu’ils vivent. Parce que c’est tout ce qu’il leur reste, parce qu’ils savent la valeur de la vie et qu’ils savent l’aimer malgré tout. Et j’ai essayé de rire comme eux.

.../...

C'est une histoire vraie. C'est pour ça que je la publie chez moi avant de savoir si les impromptus valident ma participation. (parce que je dois être leur élève la plus indisciplinée en matière de suivi des consignes ...)

C'était ma participation à leur dernière consigne, ici  http://www.impromptuslitteraires.fr/dotclear/

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18 novembre 2008

Je sais tout

Les mots dansaient devant mes yeux et j’avais un mal fou à déchiffrer le message. J’ai allumé la lumière et bien entendu, mon portable est passé en mode économiseur. Mais j’avais eu le temps de lire « Je sais tout ».

Une main glacée a happé ma poitrine et la vague brûlante de la panique a commencé à me submerger. Du calme, je devais tout d’abord me calmer. Impossible de réfléchir dans cet état. J’ai bien entendu aussitôt pensé à mon ex, il y a peu de monde qui possède mon numéro : je déteste le téléphone portable. Mais ça ne pouvait pas être elle, c’était techniquement impossible.

La dernière fois que je l’ai vue, sa tête baignait dans une mare de sang. C’est fou ce que ça peut saigner la tête. Je l’ai regardée agoniser lentement, je ne me lasse pas de ce spectacle. J’ai même eu le temps de déposer un dernier baiser sur ses lèvres rouges, rouges sang, avant qu’elle ne représente plus de danger pour moi. Quel gâchis quand j’y pense, ça me convenait bien à moi, cette petite vie tranquille. On s’était séparés en bons termes, on était d’accord sur la garde alternée, j’avais bien organisé mes occupations pour mes moments de solitude. Maintenant, j’ai les enfants à temps plein. C’était si pratique avant.

Jusqu’à ce qu’elle fourre son nez là où il ne fallait pas. Ce jour là, je suis rentré un peu trop tard pour éviter son ingérence, mais assez tôt pour échapper à la catastrophe. Elle était hystérique, elle hurlait qu’elle allait me dénoncer, elle pleurait et de la morve souillait sa bouche. Je l’ai trouvée pathétique. Très calmement, j’ai tenté de lui expliquer que ce n’était pas ce qu’elle croyait, il n’y avait là que des déchets de la société, personne ne savait qu’ils existaient. Je suis un scientifique, il me faut des cobayes et on ne peut pas tout étudier en laboratoire, sur des rats. J’ai reconnu qu’effectivement, il y avait des enfants aussi mais personne ne voulait d’eux, ils étaient de toute façon voués à une vie vide de sens … Mais elle ne voulait rien écouter. C’est pour cela que je n’ai jamais cherché à partager mon secret avec elle. Elle était trop obtuse, elle avait bien trop de principes judéo-chrétiens, elle était trop limitée intellectuellement pour mesurer l’impact futur de mes recherches. Elle se débattait tellement qu’elle a glissé sur les marches de la cave. C’était un accident. Oh bien sur, j’ai un peu aidé son corps à basculer pour que ce soit la tête qui heurte l’arrête coupante des marches, mais c’était accidentel. Je me suis assuré que sa blessure était bien mortelle, puis je l’ai laissée quelques secondes pour tout ranger et refermer mon laboratoire.

Je suis revenu vers elle pour la regarder mourir. Son portable gisait à terre, ouvert. J’ai vérifié mais elle n’avait passé aucun appel. Puis j’ai prévenu les secours. Je leur ai assuré que je venais de rentrer et que j’avais trouvé mon ex gisant sur le sol. Oui, elle venait souvent chez moi, même en mon absence, lorsqu’elle avait oublié quelque chose pour les enfants. Non, je ne savais pas ce qu’elle faisait dans la cave, elle n’avait pas du allumer la lumière … Ils ont vite conclu à un accident. Je n’étais pas inquiet lorsqu’ils ont pénétré dans la cave, personne ne pouvait deviner ce qui se cachait derrière cette énorme armoire antique, personne ne penserait à la déplacer. Personne, sauf mon ex. Dieu sait ce qu’elle cherchait dans ma cave, ce qui l’a poussée à pénétrer dans mon monde.

Je ne me posais plus cette question persuadé que je n’aurais jamais la réponse, jusqu’à cette nuit et ce message laconique. Je sais tout.

Quel tout ? jusqu’à quel point cet inconnu savait-il ? et si c’était une femme ? Fort probable, il faut être femme pour aimer à ce point fouiller la vie de son prochain. Je ne pouvais plus me rendormir.

J’ai commencé à arpenter la maison de long en large, il ne fallait pas que je réveille les enfants, j’ai donc évité d’allumer les autres lumières. Les enfants. J’avais l’impression d’entendre du bruit derrière la porte de leur chambre. A cette heure ci ? mais qu’est ce qu’ils fabriquaient ?

J’ai ouvert la porte doucement, je les ai vus tous les deux, en train de pianoter sur le portable de l’ainé, je ne savais même pas qu’il avait un téléphone, je n’avais jamais cédé à sa demande. Ils ont sursauté en m’apercevant, la lumière blafarde de l’écran dansait sur leur visage. Ils pleuraient en silence. Mon ainé a serré les dents en pressant une touche sur son portable ses yeux froids plantés dans les miens.

Mon téléphone a sonné à nouveau. Mécaniquement, je l’ai regardé. Tout aussi mécaniquement, j’ai ouvert la vidéo que mon fils venait de m’envoyer.

Les hurlements de mon ex ont rempli le silence de la maison, se mêlant aux sirènes à l’extérieur qui s’approchaient.

J’étais comme envouté, je ne pouvais pas dire un mot, j’ai juste interrogé mon fils du regard.

-          Je n’avais pas vu que maman m’avait envoyé un message, juste avant de mourir. J’étais le premier dans son répertoire. Je ne l’ai lu que ce soir. Je sais tout.

Des cris, des coups sur la porte. Et eux aussi, ils savent tout maintenant.

Je sais maintenant pourquoi je déteste autant les portables.

Ceci était ma participation au dernier atelier d’écriture des Impromptus. Ici : http://www.impromptuslitteraires.fr/dotclear/

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15 septembre 2008

Dans la cour flottait une odeur de pain grillé

Cette note est longue, je le sais. Mais c'est ma dernière participation aux impromptus : http://www.impromptus.fr/dotclear/index.php qui vont eux aussi s'arrêter :-(

Je vais finir par penser que j'ai un mauvais karma, dès que je m'attache à un atelier sur le net ....

Alors voilà. Avant d'esssayer de voir si je peux leur écrire une dernière lettre, je copie ci-dessous ma dernière participation. Lira qui voudra, moi j'ai pris plaisir à l'écrire.

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Tiens, il fait beau aujourd’hui. J’ai même un peu chaud. Surtout ma main, parce que papa la garde bien serrée dans la sienne et j’aime pas quand il fait ça et qu’il fait chaud. Après, on transpire des mains. C’est dégoutant !

Je ne sais pas pourquoi mais il ne veut pas me lâcher, comme s’il avait peur que je m’envole ! C’est vrai qu’il y a du vent, mais j’ai glissé des cailloux dans mes poches comme me le dit maman le matin quand le vent est trop fort. D’ailleurs, elle est où maman au fait ? 

Normalement le  matin, elle est déjà dans la cour quand je me lève. Quand il fait beau, elle prépare ma table juste sous la fenêtre de la cuisine, et c’est la bonne odeur de pain grillée qui me réveille.

-          N’hésite pas à m’appeler si tu as besoin de quoi que ce soit ! 

C’est qui cette dame d’abord ? et puis pourquoi elle serre papa si fort dans ses bras ? si maman voyait ça, ça barderait sec ! Ah non ! moi tu ne me touches pas !

J’en étais où ? ah oui, le pain grillé. Maman me prépare toujours mes tartines et je me lève vite dès que je sens l’odeur parce que c’est meilleur quand c’est encore chaud. En plus, le beurre disparaît tout de suite sur le pain et je peux en mettre plus, ça se voit pas. Maman me dit toujours que le beurre fond très vite mais qu’il est quand même sur le pain et que ça sert à rien d’en rajouter …

Mais moi, je suis désolé. Quelque chose qui fond, ça veut dire qu’il disparaît. C’est comme la neige. Quand elle fond, il n'y en a plus. Alors dès que maman tourne le dos, je mets encore du beurre sur mes tartines pour remplacer celui qui a disparu.

Mais qu’est ce qu’ils ont ces deux là encore à tirer papa vers eux ? En plus, comme il lâche pas ma main, des fois ça me tire en avant moi aussi alors je perds presque l’équilibre ! On dirait qu’il a oublié qu’il tient ma main dans la sienne, c’est comme si il avait posé un cadenas sur ses doigts pour les refermer.

J’ai faim. Ce matin quand je me suis réveillé, il y avait plein de monde dans la maison, je les connais pas tous. Mamie m’a préparé un petit déjeuner mais j’ai presque rien mangé, il y avait même pas de pain grillé. Et j’ai demandé où était maman, personne ne m’a entendu. Ils étaient tous drôlement occupés ! 

Ah ben de mieux en mieux, j’ai presque été soulevé de terre ! papa m’a vraiment oublié quand il a voulu attraper l’oncle Jean. C’est le frère de maman. Papa dit souvent qu’il l’aime pas l’oncle Jean et ça rend triste maman. La dernière fois, ils se sont disputés tellement fort tous les deux que maman m’a dit d’aller jouer dans ma chambre. Ils doivent être en train de se réconcilier. C’est dommage que maman soit pas là pour voir ça !

C’est vrai ça, où elle est maman ? J’aime pas qu’ils s’embrassent comme ça pour se réconcilier tous les deux ! C’est un truc de filles ça ! quand je me dispute avec Théo dans la cour de récré, on se réconcilie en topant dans nos mains, on se serre pas en se tapotant le dos comme ça ! sinon tout le monde se moquerait de nous à l’école ! 

Quand je suis sorti dans la cour ce matin, à la place de mes tartines grillées, il y avait le chat qui miaulait sur la table. Je lui ai vite dit de descendre de là parce que si maman le voyait, il se serait pris un coup de balai sur les fesses ! l’autre jour maman lui a même envoyé l’arrosoir pour le chasser. Elle vise trop mal : c’est la chaise qui est tombée et le chat a sauté tranquillement de la table en la regardant comme s’il la narguait.

Mais qu’est ce qu’ils ont tous à me décoiffer en passant la main dans mes cheveux comme ça ? et pourquoi ils me disent d’être fort d’abord ? Y’en a même qui le disent à papa ! Il est fort mon papa ! c’est même le plus fort du monde ! D’ailleurs il est tellement fort que je n’arrive toujours pas à enlever ma main. Et ça commence à chauffer !

Ah quand même ! papa se décide enfin à me lâcher.

Il y a vraiment trop de monde chez nous. Dans la salle à manger, dans la cuisine, ça elle aimerait pas voir tout ce monde dans la cuisine maman ! et jusque dans la cour. Il y a des gens que j’ai vu tout à l’heure, qui essayaient de me toucher ou de m’embrasser. Je les trouvais tous tristes. Mais là ça va, ils parlent entre eux. Pas très fort, mais comme ils sont nombreux ça fait beaucoup de bruit. Comme à l’école, quand on chuchote. Et les gens continuent à arriver. C’est comme quand maman organise un anniversaire surprise pour papa à la maison. Sauf que tout le monde et content.

Sauf qu’il n’y a pas de gâteau d’anniversaire. D’ailleurs, ce n’est pas l’anniversaire de papa, sinon maman et moi on serait allés lui acheter son cadeau hier. Et c’est moi qui l’aurait offert à papa et c’est à moi qu’il aurait dit merci pour le cadeau parce qu’il ne sait pas que c’est toujours maman qui paie et qui choisi. Et si c’est une fête, où elle est maman ?

-          Où elle est maman ? 

Ca fait dix fois que je pose la question. Et j’ai fini par le dire assez fort pour qu’on m’entende ! 

Ils m’ont tous regardé avec des gros yeux comme si j’avais parlé en martien.

Mamie a l’air en colère. Mais pas après moi, elle est en colère après papa.

-          Tu ne lui as pas dit ? 

-          Non, non … je ne crois pas non … je ne sais plus…. 

Alors mamie se penche vers moi, et elle fait la même tête que quand elle vient me consoler alors que je viens de me blesser en tombant. Sauf que là, je ne suis pas tombé !

- Ta maman est très fatiguée mon chéri, elle est à l’hôpital mais ils vont bien s’occuper d’elle ne te fais pas de souci. Et on ira la voir très vite d’accord ? 

- C’est quand très vite ?

- Très vite, dès que les docteurs nous diront qu’on peut la voir. 

- Mais pourquoi elle est fatiguée maman ?

Mais mamie est déjà repartie discuter avec papa et je n’ose pas les déranger parce qu’ils ont l’air tellement sérieux !

Bon. Maman m’a toujours dit qu’il ne faut pas que j’ai peur de l’hôpital. Que quand on y est, il y a des infirmières et des docteurs qui nous soignent et qu’après, quand on sort, on va mieux. J’espère que ça ira vite parce que je n’aime pas quand maman n’est pas là. Elle s’en va seulement quand elle veut passer un peu de temps avec Jérémy. Jérémy, c’est mon grand frère. Il est tellement grand qu’il a le droit de conduire la grosse voiture de papa. Et d’ailleurs, mercredi, il devait m’emmener faire un tour en voiture mais maman n’a pas voulu parce qu’elle avait besoin de faire des courses avec lui. Comme je n’étais pas content, Jérémy m’a dit que ce n’était pas grave, que samedi, on irait tout les deux faire le tour du village en voiture.

C’est vrai ça ! où est passé Jérémy ? 

J’attrape le bras de papa, et je le secoue fort pour qu’il m’écoute. 

-          Papa ? où il est Jérémy ? 

Et là, j’ai pas compris pourquoi, mais papa est devenu très vieux tout d’un coup. Il a prit sa tête entre ses mains et il a commencé à pleurer. 

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29 juillet 2008

La crise du Yucca

Pourtant, j’étais bien dans mon sud sableux, avec le ciel étoilé au-dessus de mes grappes de fleurs blanches. Mais non, il a fallu qu’ils me mettent en pot. Me voici dans cet appartement sordide à l’air vicié par de stupides bestioles enfermées ou en semi liberté. Animal ou végétal, vous autres les humains nous préférez en cage.

J’ai eu beaucoup de mal à m’adapter mais j’ai vite compris que je ne craignais pas grand chose des canaris aux ailes coupées qui s’agitent dans leur prison dorée en me lorgnant de leurs petits yeux vitreux.

Il y a aussi ce stupide canin, mais il passe le plus clair de son temps aux pieds de sa maîtresse.

Par contre, le félin miniature, il a bien assaisonné mes journées ! Dans le genre envahissant celui-là, on peut dire qu’il s’est posé là !

Sa maîtresse avait poussé sa couche pour m’y installer et il a cherché à se venger de quelques coups de griffes rageurs. Je lui avais volé son emplacement stratégique, tout contre la baie vitrée et il ne lui était plus possible d’offrir son corps poilu aux premiers rayons de soleil. Il lui a fallu quelques semaines pour accepter l’inacceptable. C’est surtout lorsqu’il a compris que je souffrais terriblement du soleil direct qu’il a cessé de me harceler. C’était bien plus amusant de me voir endurer un tel supplice.   

Jusqu’à ce jour de juin où j’ai vu les yeux du félin miniature briller d’un je ne sais quoi qui ne valait rien de bon. Dès qu’Elle a quitté la pièce, il s’est collé à moi et a entrepris une danse frénétique qu’il voulait certainement enjôleuse. Il a reniflé ma base humide. Il a bravé l’interdit en sautant sur la terre et j’ai senti un liquide chaud couler le long de mon tronc.

Félin miniature venait de déclarer la guerre. Il s’était soulagé sur moi ! Et cette odeur ! Ciel cette puanteur !

« Je marque mon territoire » a-t-il affirmé d’un ton orgueilleux la dernière fois qu’il a aspergé la base de mon tronc de son liquide acide. La dernière fois qu’il est sorti tête haute, queue fièrement dressée. La toute dernière fois.

« Je suis bien obligé de marquer mon territoire, c’est ma nature. C’est pour qu’aucun autre mâle de ma race ne s’approche ». Quel mâle ? où il voit un mâle lui ? On est enfermés du matin au soir, 7 jours sur 7 ! personne n’entre et personne ne sort et il a besoin de marquer un territoire (le mien de surcroit) où aucun autre ne pourrait se risquer ?

Le lendemain, félin miniature a fait son petit tour chez moi, sourd à mes protestations. C’est là que j’ai décidé de lui rappeler que ce territoire était et resterait le mien. A ma façon. Avec mes armes. Mes feuilles acérés, aussi coupantes qu’une épée. Surtout pour un micro appendice pendouillant et s’offrant son dernier petit plaisir.

Slash ! D’un coup d’un seul, j’ai décapité l’intrus. Castré l’animal ! Et ce faisant, je rendais un fier service à sa maîtresse. Parce que l’odeur ….

Bon c’est vrai qu’au début, sa maîtresse n’était pas plus réjouie que ça. Elle a convoqué ses voisins et ils ont longuement étudié le phénomène. Le félin miniature castré, mes feuilles, le félin miniature castré, l’odeur …Ils ont appelé ça la crise du Yucca mais en fait personne n’y croit vraiment.

Depuis, félin miniature évite de se frotter à moi.  D’ailleurs, son besoin irrépressible de marquer son territoire est parti avec le morceau que je lui ai découpé.

Mais ce matin, stupide canin a fouillé ma terre de sa truffe baveuse. Et avant de s’éloigner de moi, il a levé la pate. J’ai senti un liquide chaud couler le long de mon tronc.

Sur mon territoire !

Et voilà, c’était ma participation au dernier atelier des Impromptus Littéraires.

http://www.impromptus.fr/dotclear/index.php

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27 juillet 2008

L'épicerie de quartier

Maman m’avait bien dit de ne pas sortir de ma chambre tant qu’elle ne serait pas venue me chercher mais j’avais faim.

 

La dernière fois que j’ai désobéi à maman, ça c’est assez mal passé alors j’ai attendu longtemps avant de me décider. J’avais dormi deux fois, j’avais même raté l’école ; je le sais parce qu’il n’y avait pas de dessins animés à la télé. Juste des émissions pour les grands. Il n’y avait plus rien dans le frigo et maman ne rentrait pas. Je n’avais pas le droit de sortir tant que maman n’était pas rentrée, mais j’avais faim. Alors je suis descendu à l’épicerie de quartier. Maman m’y envoie parfois et je dis à l’épicier de le noter sur le compte. J’aime bien l’épicier, il est gentil avec moi. Mais je pense qu’il est extra terrestre parce qu’il ne dort jamais, sa boutique est toujours ouverte. Alors comme j’ai quand même un peu peur qu’il m’enlève pour faire des expériences sur moi, je ne reste jamais trop longtemps avec lui. La dernière fois que j’ai désobéi, c’est l’épicier qui a prévenu la police, maman me l’a dit. Elle était drôlement en colère après lui parce qu’une dame m’avait laissé dans une famille jusqu’à ce que maman vienne me chercher. Longtemps après.

 

Je me souviens de ce jour là, parce qu’elle avait des gros pansements un peu partout et faisait la grimace quand elle se baissait. Elle m’avait dit qu’elle était tombée dans les escaliers et moi je pensais qu’ils devaient être drôlement hauts ces escaliers pour qu’elle se fasse aussi mal et que je reste aussi longtemps dans cette famille. Maman a longtemps été en colère après l’épicier, mais comme c’est le seul qui reste ouvert la nuit, j’ai eu le droit de retourner acheter à manger chez lui. Et puis la bonne nouvelle, c’était que maman avait décidé de travailler à la maison, c’était trop dangereux à son travail. Moi j’étais content, je me disais que je ne resterais plus jamais tout seul, qu’elle serait toujours là avec moi et que je n’aurais plus jamais faim ni peur.

 

En fait, c’est pas drôle du tout depuis que maman travaille à la maison. Des fois, je rentre de l’école et je croise des messieurs dans l’entrée qui sont toujours trop pressés et qui me bousculent sans me voir. Maman a beaucoup d’amis qui viennent la voir à la maison dans la journée et quand je n’ai pas école je dois rester dans ma chambre avec mes jeux vidéo. Et interdiction de sortir. Je n’aime pas comme maman s’habille pour discuter avec ses amis. Et puis des fois, il y en a qui poussent de drôles de cris alors je dois mettre mes écouteurs sur les oreilles avec le son de la console à fond, sinon ça me déconcentre. C’est maman qui m’a acheté les écouteurs parce qu’avant, la musique de mes jeux dérangeait ses amis.

 

Ca fait vraiment longtemps que je suis dans ma chambre. Il fait nuit dehors, j’ai faim. Peut être que maman a oublié de venir me chercher, des fois elle oublie. Alors je mets le son de ma console à fond, sans les écouteurs, comme ça elle viendra. En général, ça marche.

Pas ce soir. Personne ne vient. J’écoute. Il y a vraiment trop de silence.

 

Quand je suis entré dans la salle, j’ai vu que la porte de l’appartement était grande ouverte alors je l’ai fermée pour qu’elle ne claque pas à cause des courants d’air. Je suis allé dans la cuisine, pour me chercher à manger. En passant devant sa chambre, je l’ai vue allongée dans le noir et elle ne bougeait pas. Je l’ai appelée plusieurs fois et comme elle ne répondait pas, je suis entré dans la chambre. Doucement hein, elle n’est pas contente quand je rentre dans sa chambre sans son autorisation. Elle n’avait plus ses habits que je déteste, elle n’avait rien sur elle. Je la vois souvent toute nue maman, mais je n’aime pas la voir là, maintenant, comme ça. Je la secoue un peu, mais elle ne bouge pas. Elle est glacée alors je remonte le drap sur elle.

 

J’ai bien vu qu’il y avait du sang partout mais je n’ai pas eu peur parce que ça arrive souvent que maman saigne, elle se blesse en jouant avec ses amis. Je ne les trouve vraiment pas drôles leurs jeux. En plus, c’est injuste : elle me gronde quand je rentre de l’école avec du sang sur ma chemise parce que je me suis battu, mais elle a le droit, elle, parce qu’elle est adulte !

 

Je me suis souvenu que j’avais faim alors je suis allé dans la cuisine. Mais le frigo était vide. Maman avait du oublier de faire les courses. Ca m’embête qu’elle ne se réveille pas.

 

Ce n’est pas grave, je vais descendre voir l’épicier et il mettra ça sur le compte.

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M'y suis prise un peu tard, mais anniversaire oblige j'étais absente. M'enfin, j'ai tout de même voulu participer au dernier atelier des Impromptus Littéraires. :   http://www.impromptus.fr/dotclear/index.php?2008/07/21/4131-semaine-du-21-au-27-juillet-2008#co

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22 juillet 2008

Ce matin de trop

photo_coumarineOn y pensait depuis longtemps, les enfants et moi, mais je ne pouvais pas.

Ce matin, il m’a fallu une bonne heure pour apaiser ses angoisses. Le petit a voulu m’aider mais elle ne l’a pas reconnu. Il n’a pas pu éviter ses coups et lorsque je suis sortie de la chambre, les enfants m’ont lancé un regard lourd de reproches.

Le petit ne dort plus, les fugues de maman le perturbent de plus en plus. J’ai pensé qu’enfermer maman serait une solution, mais ses hurlements nocturnes le terrorisent. Jusque dans ces cauchemars que je peux rarement chasser d’un baiser. Ce sont ses sœurs aînées qui me remplacent dans un rôle qui m’échappe.

J’ai cru y arriver et rendre nos vies supportables. Je pensais même que Théo reviendrait si j’y arrivais. Théo est parti depuis deux ans déjà. Les enfants ne me l’ont jamais pardonné. Je vais les perdre eux aussi si je m’obstine.

J’ai essuyé le sang sur la joue du petit et réuni les bibelots de maman, ceux qui ont partagé les plus belles années de son autre vie. Son petit africain me jaugeait d’un regard mauvais, il semblait me hurler que j’avais bien trop attendu. J’ai préparé la maigre valise de maman et je les ai appelés.

On y pensait depuis longtemps mais je m’y refusais, jusqu’à ce matin. Ce matin de trop. Le sang sur la joue du petit.

Lorsqu’ils sont venus la chercher, maman serrait fort contre elle le collier que le petit lui avait offert alors qu’elle était encore sa grand-mère. J’ai cru lire dans ses yeux une lueur de compréhension, j’ai voulu lui parler, lui expliquer … Mais son regard s’est éteint, elle n’était déjà plus là.

Je me suis assise à même le sol, la tête entre les mains, dans la chambre vide des cris de maman et j’ai longuement pleuré. C’était comme si elle partait une seconde fois, je la perdais à nouveau.

Les enfants m’ont laissé le temps. Et puis le petit est venu me chercher, timidement, avec son regard d’enfant. J’ai caressé sa joue meurtrie et l’ai serré contre moi.

Pardon maman, j’ai choisi mon fils.

Et voilà. J'ai pu participer à la consigne 72 de Paroles Plurielles http://coumarine2.canalblog.com/

C'est une photo de Coumarine.

Et l'incipit  "On y pensait depuis longtemps"

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15 juillet 2008

Canicule - Troisième partie (et fin)

Deux paires d’yeux m’ont dévisagée longuement, comme si j’étais le messie ressuscitant les morts d’entre les morts.

D’une voix mal assurée, le petit a tenté de protester.

- Si tu voyais maman, si tu voyais comme elle pleure, tu ne pourrais pas croire à ce que tu dis. Et puis c’est elle qui nous l’a dit que papa allait mourir très bientôt et elle ne nous a jamais menti et elle nous a dit aussi qu’on devait s’y préparer. Sauf que je ne sais pas ce que ça veut dire se préparer moi. Je ne sais pas ce que je dois préparer et …

- Ta maman ne ment pas, mais c’est possible qu’elle se trompe. Et puis les parents ne peuvent pas tout savoir non plus des fois ils se trompent peut être que ton père va guérir.

Leurs yeux s’arrondissaient maintenant de tant de reconnaissance que cela aurait dû me mettre mal à l’aise. Mais j’étais si heureuse d’avoir réussi à éloigner leur encombrant chagrin que pas une seconde je n’ai pensé à l’horreur de mon mensonge, à tout l’égoïsme et l’insensibilité qui l’avait dicté.

Je n’avais aucune idée de ce qu’ils pouvaient ressentir. Encore eut-il fallu que j’aime un père mourant. J’ai tenté d’ajuster l’idée à ma mère mais l’ai évacuée vigoureusement. Il n’était pas question que le Mal me vole maman, il n’était pas question que le Mal me vole la joie de mes amis. Il n’était pas question que je m’identifie à eux.

- Tu crois ?

- Je ne crois pas, j’en suis certaine.

Et le reste de notre après-midi fut utilisé à parfaire mes talents de conteuse. Les histoires merveilleuses de cancers miraculeusement guéris se sont succédées. C’est que j’étais une grande moi, je savais déjà tout de la vie.

Un jour pourtant, mes amis ne sont pas venus au rendez-vous. Je les ai attendu longtemps sans oser frapper à leur porte. Trois jours durant, je suis venue au rendez-vous et les ai attendu, maudis, détestés … pas une seconde je n’ai compris, pas un moment je n’ai voulu comprendre.

Un soir, maman m’a dit que le père de mes amis avait été incinéré la veille. Elle parlait surtout de sa veuve, de son courage extraordinaire, de sa force et des vêtements rouges qu’elle portait ce matin. Devant mon air surpris, moi qui ai toujours connu ma mère vêtue de noir, elle m’a dit que la vie continuait et que ses enfants ne devaient pas porter le deuil d’un père disparu trop vite, qu’ils devaient continuer à grandir, à vivre, que le deuil se portait dans le cœur de ceux qui restent, pas dans leur tenue vestimentaire.

Il me restait quelques jours avant de partir en vacances, et j’ai retrouvé mes amis comme avant, comme avant la mort. Et nous n’avons jamais parlé de leur père. Ni de mes mensonges.

Nous avons naturellement repris le chemin des cabines téléphoniques, le pas léger malgré la canicule. Vigilante, je marchais à leurs côtés sans les quitter des yeux, mais les leurs pétillaient de malice comme avant.

Nous avons ouvert notre grand cahier et retrouvé le numéro de l’homme qui m’avait tant troublée.

Il semblait nous attendre, comme s’il était entendu que nous le rappellerions, comme si nous avions pris rendez-vous. Il nous a dit son nom mais je l’ai oublié. Je me souviens de sa voix suave, de toutes ces belles choses qu’il nous racontait. Il était devenu notre conteur, nos pièces glissaient dans la gueule de la machine au rythme de ses histoires. Son enfance, son adolescence difficile, la perte douloureuse d’un père avant d’être lui-même tout à fait un homme, son mariage et puis l’échec. Son manque d’enfant, son manque d’amour, et pourtant la merveilleuse sensation que sa vie était pleine, pleine de vie. Et puis l’amour à nouveau.

Il était devenu notre confident. Il consolait mes jeunes amis et ses douces paroles séchaient les larmes avant même qu’elles ne cherchent à s’échapper. Il leur redonnait le sourire lorsque leur chagrin devenait trop lourd. Il ne leur mentait pas, jamais, il les accompagnait en leur tenant la main, juste en restant au bout du fil.

Parfois, sa sagacité m’effrayait tant que je me demandais s’il ne nous épiait pas. Je regardais les immeubles autour de nous, m’attendant à tout moment à voir surgir son visage rigolard à l’une des fenêtres.

Il m’écoutait lui parler de mes premiers émois. Il me rassurait, me disait que j’étais ravissante, que oui je trouverais l’homme de ma vie un jour mais que j’avais bien le temps, que oui malgré ces lunettes en écaille qui dévoraient mon visage j’étais belle et j’allais être aimée.

Lui-même en portait des lunettes et il adorait le moment où sa compagne les lui retirait pour l’embrasser. Tant de tendresse dans ce geste … J’imaginais le geste, j’imaginais avoir ce geste tendre. J’étais tombée follement amoureuse d’une voix cet été là.

La veille de mon départ en vacances, j’ai offert mon grand cahier à mes amis et nous nous sommes quittés sans savoir que nous ne nous reverrions jamais.

L’innocence de mes 13 ans a tourné la page d’une histoire douloureuse qui n’était pas la mienne, j’avais un monde à conquérir de mes seuls sourires.

Allongée sur le sable chaud, j’ai laissé de jeunes garçons retirer mes lunettes pour déposer un baiser timide ou gourmand sur mes lèvres d’adolescente. Ils ignoraient qu’en fermant les yeux, c’était lui que je voyais et que leurs mots devenaient les siens.

Il avait éveillé en moi une sensualité qui ne m’effrayait plus, il m’avait révélée à un amour auquel j’avais droit. J’allais aimer, et être aimée jusqu’à ne plus entendre le son de sa voix, sans jamais l’oublier tout à fait.

Il m’avait montré le chemin, je l’avais laissé me guider et c’est ainsi que l’été devint ma saison préférée.

Et voilà la fin de ma participation à la saga de l'été proposée par les Impromptus Littéraires

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07 juillet 2008

Canicule - Deuxième partie

Mes deux amis étaient là, assis à m’attendre comme tous les jours.

Sans un mot, nous avons repris notre jeu là où nous l’avions arrêté. Enfin pas tout à fait. Juste un peu avant. Avant cette voix qui m’avait tant bouleversée. Etouffant dans la cabine sans air, sous un soleil de plomb, nous avons ignoré les gouttes de sueur dégoulinant sur nos tempes et avons composé, composé, composé. Chaque appel réussi nous arrachait le même rire de la poitrine parfois jusqu’aux larmes. Des rires aux larmes. Jusqu’à ce que je trouve qu’il y avait un peu trop de larmes dans les yeux de ma jeune amie.

Son petit frère ne semblait pourtant rien remarquer. Ou peut être ne voulait-il rien remarquer. Ou peut être ne remarquait-il plus.

J’étais loin de la sagesse des adultes (loin de la sagesse de ce petit frère), et encore assez enfant (bien plus que le petit frère) pour laisser ma curiosité naturelle prendre le pas sur la pudeur dont n’importe qui aurait su faire preuve en un tel moment.

Lorsqu’elle a décroché le téléphone j’ai vu une larme rouler sur sa joue déjà trempée. J’ai posé ma main sur la sienne, ai reposé le combiné à sa place initiale.

Ignorant le oh ! du petit, ignorant le regard rond de ma jeune amie, j’ai ouvert la porte de la cabine et un souffle brûlant a profité de la faille pour s’y engouffrer.

- J’étouffe. Et puis je veux savoir pourquoi tu pleures.

Leurs épaules ont du leur sembler bien lourdes tout à coup, elles se sont affaissées. Ces deux gamins encore imberbes avaient mille ans et en d’autres circonstances, j’aurais peut être pris mes jambes à mon cou pour les laisser là, de peur qu’ils ne tombent en poussière sous mes yeux.

Mais non, nous avons marché tranquillement dans un partait alignement.

- Je ne pleure pas je rigole !

- Te moques pas de moi, je sais encore reconnaître quelqu’un qui pleure. Et on ne retourne pas dans cette cabine tant que je ne saurais pas pourquoi tu pleures.

- C’est à cause de papa ? s’inquiète le petit frère.

- Tais toi !

- Quoi ? qu’est ce qu’il a ton père ?

- Il est malade.

- Tais toi je t’ai dis ! on avait promis à maman de ne pas en parler !

- Parler de quoi ? Qu’est ce qu’il a comme maladie ?

Elle pleurait tellement que le bruit de la rue a tout à coup disparu, mangé par ses sanglots.

Le petit a posé une main sur son épaule, main qu’elle n’a pas dégagé. Oups ! Ça devait vraiment être grave ! Parce que des gosses qui pleurent ensemble comme ça, frère et sœur, de concert, ça couve un monstrueux secret, quelque chose d’inavouable, un …

- Mon père a un cancer.

Cancer. Le mot était tombé comme ça, brutalement, comme une hache sur le tronc d’un arbre encombrant ; il hurlait en moi dans tout son interdit. Parce qu’en ces années, le cancer était si tabou que maman ne le prononçait jamais. Des fois que son malheur ne s’abatte sur nous et ne nous emporte. Maman parlait du « Mal » et j’entendais la majuscule qu’elle attribuait à ce mot tant il la terrifiait ; comme si en le personnifiant elle pouvait le chasser.

Aujourd’hui, j’aurais peut être demandé quelques précisions. Mais en ces années, nous nous contentions du mot. Lorsqu’il était prononcé. Il avait un cancer et ces pauvres gamins le savaient et avaient gardé pour eux ce terrible secret tout ce temps parce que ça ne se disait pas. Des fois que ça s’attrape. Parce que le Mal quand il touchait une famille il l’isolait du reste du monde. Jusqu’à ce qu’il triomphe et emporte sa victime.

Nous avons continué à marcher en trio impeccable, c’était surréaliste. Elle m’avait dit ça comme ça, et nous continuions à marcher malgré nos jambes devenues si lourdes.

Quelques reniflements plus tard, le nez rouge et les yeux plissés d’avoir tant pleuré, elle s’est mise à crier. Moi je l’aurais bien vue lever les bras vers le ciel comme dans les vieux films américains quand le héros s’effondre, ses genoux remuant la poussière dans leur chute, je l’aurais bien vue lever les bras au ciel et hurler son immense chagrin et toute l’injustice de ce qu’ils vivaient et toute sa colère. Si elle l’avait fait, je l’aurais laissée jusqu’à ce qu’elle en perde la voix parce que moi c’est ce que j’aurais eu envie de faire à sa place. Mais non, elle continuait à marcher et elle criait le calvaire de son père, la peine de sa mère, l’absence de son père et les sourires de sa mère tous les soirs, ces longs mois d’agonie, la maigreur cadavérique, les cernes sous les yeux de sa mère, le manque, toute cette injustice.

- Mon père va mourir et moi je passe mes journées à rire ! tu te rends compte ? J’ai mal dedans, j’ai tellement mal parce que je me dis qu’il va me manquer quand il ne sera plus là et au lieu de … je passe mes journées à faire des blagues et à rire !!!!!!!!!!!!!!

Ainsi j’avais enfin la raison de leur présence tous les jours à la même heure malgré la chaleur étouffante : leur maman partait à l’hôpital et eux ne supportaient pas de rester seuls dans le vide laissé par l’absence de leurs parents. Ce vide qui prenait toute la place. Alors ils sortaient chaque jour et ils me retrouvaient moi la grande qui ….. nan nan nan ! je n’en voulais pas moi de cette douleur. Je n’en voulais pas de leur peur, je ne voulais pas la voir ni l’affronter. Il était trop fort leur chagrin, il ne fallait pas que je le laisse m’engloutir c’était le leur, pas le mien.

D’un revers rageur, elle a essuyé ses larmes et sa morve puis a frotté son bras souillé sur sa hanche.

- Il va mourir tu comprends ?

Moi, je n’arrivais plus à luter contre les larmes et ma gorge me brûlait comme quand j’avalais trop vite mon chocolat chaud. Non, pire que ça.

Il ne fallait pas que leur malheur gâche nos après-midi. Si je les avais laissés m’emporter, nous aurions oublié la cabine téléphonique, nos poches trouées par les pièces, nos blagues et nos fous rires. Si je les avais laissés m’associer à leur peine, nous aurions passé nos heures à parler d’un mort pas encore mort mais déjà pleuré.

- Ben peut être pas. Peut être qu’il va guérir. Peut être que si on pense très fort qu’il va guérir, ben il va guérir.

Et voilà la deuxième partie de la saga de l’été proposée par les Impromptus Littéraires

Posté par Kaliuccia à 16:38 - Exercices d'écriture - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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