Au fil de l'eau

"Avant, j'avais des principes. Maintenant, j'ai des enfants."

11 janvier 2008

Le sourire d'Isi

Isi a toujours été jolie et souriante.

Nous passions des heures à regarder ses albums photos la représentant bébé, puis petite fille. Puis brusquement jeune fille. Rien entre.

Je me souviens de nos fou rires et des coups qu’elle me donnait sur la tête lorsque je riais un peu trop fort des positions cocasses qu’elle affichait….

Elle avait gardé un peu de cette violence, Isi, et bien malgré elle. Même en jouant, elle pouvait être très brutale et il m’arrivait de me demander si dans ses coups pas toujours retenus, il y avait toujours le jeu ou …. Une infinie colère.

Isi avait d’immenses yeux sombres, des yeux de biches, et ils pouvaient être bien plus expressifs que les miens, plus clairs,  et pourtant déjà bien vivants. Ils devenaient noirs et durs lorsqu’elle me parlait de son père, de son enfance, de son mariage et des enfants perdus. Il y avait en elle une haine terrible qu’elle ne contenait pas toujours.

Isi affichait sur chaque photo, le même superbe sourire. Un sourire de star, depuis toute petite. Je n’aurais jamais pu sourire comme elle. Je lui enviais secrètement la dentition parfaite qu’elle dévoilait en entrouvrant ses lèvres, quand mon père plaignait sincèrement le bitume qui me rencontrerait le jour où je ferais une chute de trois étages. Quelle idée aussi !

Parce que je connaissais de mieux en mieux Isi, parce que je reconnaissais ses sourires sincères de ceux plus travaillés, parce que je savais que ces derniers n’étaient là que pour dissimuler la souffrance ou la colère qui la submergeait, ce n’est qu’après avoir vu et revu ces clichés noir et blanc de l’adorable enfant  qu’elle était, que j’ai remarqué que seule sa bouche souriait sur les photos.

Seules ses lèvres vivaient ce superbe sourire. La plupart du temps, ses yeux restaient froids et durs. Ce regard qu’elle avait lorsqu’elle parlait de son père, elle l’arborait déjà ses premières années de vie.

Le regard qui vous dit que cet enfant a déjà perdu l’innocence de son âge, il sait. Il sait que le mal existe, mais personne ne peut l’entendre. Il le sait, mais il ne peut l’exprimer. Il le sent au plus profond de lui même, même si on ne lui a jamais encore expliqué ce qui était bien ou mal, à part tirer la langue ou péter à table.

Il a déjà cette connaissance en lui, et il la garde en lui. C’est bien là le plus terrible. Garder en soi ce savoir, le cacher au fond d’une boite sombre, l’ignorer jusqu’à l’oublier, et le voir ressurgir dès que le mal revient à la charge.

La plupart du temps, ses yeux étaient tristes, horriblement tristes, à vous parcourir l’échine de frissons. Et ce n’était pas la perte d’un doudou qui remplissait ses yeux de chagrin, ce n’était pas une dispute avec sa petite copine d’école. C’était bien plus secret, bien plus terriblement secret.

Isi, même en plein été, était toujours vêtue de pantalons et de tee shirt à manches longues.

Ce petit détail serait passé inaperçu pour un étranger, mais je n’étais plus une étrangère. Et à si souvent feuilleter son album avec elle, de nouveaux éléments s’offraient à moi.

Isi, enfant, passait pour un garçon manqué. Ce qui lui a permit de porter très longtemps des vêtements longs. Mais sous les vêtements, ce n’était pas le corps d’une petite fille de dix ans qu’elle protégeait.

J’ai compris que ses larmes lorsque nous feuilletions ses albums photos n’étaient pas dues à la nostalgie de ce joli temps de l’innocence. Quelle innocence ? Alors un jour, en prenant mon courage à deux mains, j’ai demandé à Isi en plaisantant, en pleine bataille de coussins, « mais c’est quoi ce regard que tu nous fait là ? Tu participais au casting d’autant en emporte le vent ? ».

Isi n’a pas souri. Elle m’a brutalement répondu dans son langage cru qui me transportait et me bousculait à la fois « Ah ça ? c’est mon connard de père qui avait du encore jouer au rugby avec moi, et c’était moi le ballon. Mais pas la gueule, il ne touchait jamais ma gueule, ça se voyait trop sinon. Et maman lui disait que si les voisins venaient à savoir … »

J’avais vingt ans, et déjà ces regards sans vie de mon amie lorsqu’elle était enfant me perturbaient énormément.

C’est vrai qu’Isi m'a longuement parlé des coups qu’elle a reçu, des repas plein de terreurs où la télé restait allumée avec interdiction de la regarder, de son anorexie due aux coups de poings reçus à chaque bouchée, de la honte des marques sur son corps, des retards de son père le soir et où elle souhaitait que le téléphone sonne pour annoncer sa mort … Mais je ne vais pas en parler. Les détails ne servent à rien. De longues années, j’ai repensé à l’histoire de mon amie, à cette violence physique dont elle et ses frères et sœur ont été victimes, et je pensais qu’il ne pouvait exister que cette violence sur terre, et qu’elle était la pire de toute. S’en prendre à un plus faible, à son enfant, ça me révoltait.

Des années plus tard, j’ai retrouvé ce même regard dans d’autres yeux, des yeux aussi magnifiques que ceux d’Isi, aussi sombres et aussi grands. Je l’ai reconnu ce regard, un peu tard, mais je l’ai reconnu. Je l’ai reconnu trop tard parce que je n’imaginais qu’une seule maltraitance au monde. Et pourtant, il y a d’autres maltraitances qui peuvent détruire un enfant, des maltraitances qui  ne laissent aucune trace sur son corps. Des êtres humains sont capables de détruire la chair de leur chair sans même poser la main sur eux.

J’ai eu mal en redécouvrant ce regard, mal parce qu’il me rappelait mon amie. Mal surtout parce que cet enfant se tenait devant moi, en chair et en os, et que j’aimais cet enfant.

J’ai eu mal de lire dans ses yeux tout ce qu’elle gardait à l’intérieur, tout ce qu’elle hurlait en silence, tout ce qu’aucun de nous n’avait entendu.

Cet enfant a eu beaucoup plus de « chance » qu’Isi, et a été reconnu enfant maltraité. Elle a eu beaucoup plus de « chance » qu’Isi, elle a reçu l’amour d’une mère et d’un père, un vrai. Elle a eu beaucoup plus de « chance », elle a été prise en charge. Mais je connais bien sa maman, elle ne s’en remettra jamais de n’avoir pas deviné, même si elle sourit presque autant qu’Isi aujourd’hui.

Parce que cet enfant,  comme Isi, elle est et restera une enfant maltraitée. Ses plus beaux souvenirs d’enfance sont souillés de cette violence, qu’elle soit verbale ou physique. Et je sais que la nuit, même les vieux fantômes combattus reviennent hanter ses rêves. Et je sais qu’en dedans, elle hurlera toujours.

Et puis Isi, aucun juge ne l’a soustraie à son père malgré les marques sur son corps.

Un jour, Isi a eu 13 ans. Elle était jolie et formée. Et son père a été le premier à s’en apercevoir.

C’est ce que m’a raconté mon amie, lorsque j’avais vingt ans. Et devant mon air horrifié, elle a joliment haussé les épaules et m’a dit « c’est comme ça, c’est la vie. »

Et nous avons repris notre bataille de coussins en riant aux éclats. Mais nos yeux, je ne crois pas qu’ils riaient.

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10 janvier 2008

Mon amie Isi - Introduction

Nous avions 20 ans, elle était belle, grande, drôle. Elle était mon amie. Certainement la meilleure amie que j'ai jamais eu.

Il fallait s'habituer à son rire. Fort comme un roc, il explosait en n'importe quel lieu, il explosait de sa poitrine généreuse. Aussi généreuse que son sourire, aussi généreuse qu'elle.

J'avais trouvé l'amie la plus jolie et la plus affectueuse de la ville, et elle m'aimait moi, petit bout insignifiant perdue sous des chemises trop grandes et cachée derrière un maquillage trop prononcé. Elle était la classe en personne. Sa silhouette élancée dansait au rythme de ses pas, les vêtements qu'elle portait semblaient fait sur mesure, juste pour elle.

C'était comme si une baguette magique, chaque matin, transformait ses haillons en habits de princesse. Elle était mon conte de fées.

Nous avons fait connaissance derrière nos caisses enregistreuses, boulot ingrat mais néanmoins alimentaire pour moi, argent de poche pour elle.

Nous n'avions aucun point commun, si ce n'est cet emploi qui nous a liées pour le meilleur et pour le pire.

J'étais issue de classe moyenne et avais déjà voyagé et vécu dans quelques pays étrangers. Elle était fille de paysan et n'avait jamais quitté son village natal, le trou du cul du monde perdu au cœur de la France, avant d'arriver dans cette grande ville Bourgeoise des Yvelines.

Je poursuivais mes études par correspondance, elle n'avait pas dépassé la 5ème.

J'étais pauvre, elle était bien plus aisée. Je n'avais pas encore d'enfants, elle en avait déjà perdu trois et s'acharnait pour une nouvelle grossesse.

Tout nous séparait, mais c'est ce tout qui nous a réunies. Ce tout et notre exubérance commune. J'ai encore l'image de son si beau sourire dans ma mémoire, de ses yeux pétillants et malicieux, et de ses tonitruants éclats de rire.

Tout ce que pouvaient se raconter deux gamines de vingt ans, nous nous le racontions. Absolument, jusqu'à ce que le plus sordide alimente nos conversations.

Le jour où elle a commencé à me parler de son enfance, ce jour là, j'ai su que l'enfer pouvait exister dès la naissance.

Une sœur, trois frères. Et j'ai oublié l'ordre des naissances, mais qu'importe. Cinq enfants, une mère soumise et effacée, aimante certes, mais qui n’a jamais du leur dire cet amour, à ses enfants, parce que son éducation ne lui avait pas appris cela. Un père brutal, violent, insultant, un père humiliant et incestueux.

Joli tableau de famille. Je me souviens parfaitement de toutes ses confidences, je me souviens de tous ses récits qui me glaçaient d'horreur parfois. Mais je me souviens surtout de ce sourire merveilleux qu'elle affichait dès qu'elle terminait, ce sourire radieux, et son joli haussement d'épaule qui accompagnait sa morale de l'histoire « c'est comme ça, c'est la vie ». Elle fait partie des femmes que j'ai le plus admiré à ce jeune âge, par la force qu'il y avait en elle.

La force d'affronter une enfance douloureuse et de m'en livrer les détails sans jamais larmoyer. J'admirais cette façon détachée qu'elle avait d'en parler, comme si cette histoire ne lui appartenait plus, comme si elle me racontait le dernier roman qu'elle avait lu, en commençant par me donner la fin. Une fin aussi triste que sa vie. J'admirais cette capacité qu'elle avait de rester aussi belle et rieuse, aussi drôle et enjouée malgré sa vie .... de merde.

Je crois que ma rencontre hasardeuse avec ces trois jeunes filles au café m'a renvoyée à cette amie, perdue de vue depuis si longtemps. En hommage à sa force, je vais vous raconter par épisodes des bouts de son histoire, au gré de mes souvenirs. Parfois drôles, parfois tristes .... Ces récits seront des bouts d'elle et quelque part, elle me sera rendue le temps de ces quelques notes. Elle aura sa catégorie dans mon blog, « mon amie Isi ». Ceux qui ne voudront traiter que du rire en passant par ici pourront ainsi zapper.

Merci à toi, Isi, d'avoir continué sur moi le travail d'humilité que l'Afrique avait commencé au cours de mon adolescence. Et surtout, merci de tous ces éclats de rire partagés.

Posté par Kaliuccia à 00:00 - Mon amie Isi - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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